Vous n’avez pas reçu votre journal ? Voici ce qui se joue vraiment derrière votre boîte aux lettres vide !

Vous êtes abonné à La Meuse, La Nouvelle Gazette, La Province, Nord Éclair ou La Capitale et votre journal n’est pas arrivé dans votre boîte aux lettres ? Cela peut malheureusement arriver. Il ne s’agit évidemment pas de banaliser la situation. Lorsqu’un lecteur paie pour recevoir son quotidien à domicile, il est parfaitement légitime qu’il attende de le trouver dans sa boîte aux lettres le matin. Mais derrière ces problèmes de livraison se cache une transformation beaucoup plus profonde que le simple changement d’une société chargée de déposer votre journal chez vous. C’est tout le modèle belge de distribution de la presse quotidienne qui est en train d’être reconstruit.
Pendant des décennies, la distribution des journaux était assurée très largement par bpost dans le cadre d’un système soutenu par l’État. Fin 2023, le gouvernement fédéral a décidé de mettre progressivement un terme à ce modèle de concession et de le remplacer par un mécanisme fiscal transitoire. Conséquence : les éditeurs ont dû reprendre directement en main un métier extrêmement particulier qu’ils avaient, jusque-là, largement confié à l’opérateur postal.
« Nous reconstruisons un réseau complet »
Pour la presse francophone, une grande partie de cette nouvelle organisation passe désormais par Direct Presse. Philippe Decoster en est le directeur. Direct Presse est la structure opérationnelle qui organise et pilote la distribution des journaux francophones en Belgique pour plusieurs groupes et maisons d’édition, parmi lesquels Rossel, IPM, les Éditions de l’Avenir et Mediafin. Et il insiste sur un point : imaginer que les éditeurs ont simplement remplacé les facteurs de bpost par d’autres livreurs serait très loin de la réalité. « Direct Presse ne remplace pas simplement un prestataire : nous reconstruisons un réseau complet de distribution de la presse », explique Philippe Decoster. Et de poursuivre : « On pourrait croire que nous avons simplement remplacé bpost par d’autres distributeurs. En réalité, nous avons dû reconstruire toute une chaîne : les outils informatiques, les tournées, le guidage des porteurs, les dépôts, le suivi qualité et le réseau humain. Et nous devons faire cette transformation sans jamais arrêter le service puisque, chaque matin, le journal doit continuer d’arriver chez l’abonné. »
C’est sans doute ce qui rend l’opération si particulière : impossible de fermer le réseau durant quelques semaines avant de le rouvrir une fois parfaitement opérationnel. Tous les matins, quoi qu’il arrive, des dizaines de milliers de journaux sortent des imprimeries et doivent parvenir quelques heures plus tard chez leurs lecteurs.
40.000 journaux, plus de 100.000 demain
La montée en puissance est progressive. À terme, plus de 100.000 journaux devront être distribués quotidiennement aux abonnés concernés par ce nouveau modèle. Environ 40.000 exemplaires sont déjà aujourd’hui pris en charge par Direct Presse et ses différents partenaires. Les dernières zones doivent progressivement quitter le réseau de bpost pour basculer vers cette nouvelle organisation durant les premiers mois de 2027.
Certaines régions sont prises en charge depuis plusieurs mois et affichent désormais de bons niveaux de qualité. Dans d’autres, le transfert est beaucoup plus récent et les tournées doivent encore être stabilisées. « Nous ne sommes plus au stade du projet : le modèle fonctionne déjà sur plusieurs territoires. L’enjeu est désormais de l’étendre et de le stabiliser sur les zones qui basculent progressivement de bpost vers Direct Presse », souligne Philippe Decoster. Selon lui, la qualité globale de distribution se situe aujourd’hui autour de 99 %. Un chiffre qui ne gomme évidemment pas la réalité vécue par un abonné qui, lui, peut connaître plusieurs incidents successifs dans une zone en difficulté. Car les problèmes ont tendance à se concentrer géographiquement. Une tournée mal stabilisée peut ainsi toucher plusieurs jours consécutifs les mêmes villages, les mêmes rues ou les mêmes abonnés.
Bruxelles n’est pas Arlon ou Verviers
L’autre difficulté tient à la géographie de la Belgique francophone. Distribuer plusieurs dizaines de journaux dans quelques rues densément peuplées de Bruxelles n’a évidemment rien à voir avec une tournée dans une zone rurale de la province de Luxembourg, de Liège, de Namur ou du Hainaut, où plusieurs kilomètres peuvent séparer deux abonnés. Il n’existe donc pas de solution unique. « Notre organisation peut être différente d’une région à l’autre, mais notre objectif ne change jamais : livrer le bon journal, au bon abonné et dans les délais attendus. »
Et distribuer des journaux n’est pas non plus tout à fait le même métier que livrer des colis. Le porteur travaille essentiellement durant la nuit ou très tôt le matin. Il doit identifier les bonnes boîtes aux lettres, distinguer plusieurs titres, connaître les particularités de sa tournée et terminer celle-ci dans une fenêtre horaire réduite. Dans certaines campagnes, une boîte aux lettres peut être éloignée de l’habitation. Certains immeubles disposent de codes d’accès. Certaines rues sont difficiles d’accès et les tournées se déroulent dans l’obscurité. Lorsqu’une nouvelle zone bascule, une période d’apprentissage est donc pratiquement inévitable.
Jusqu’à 700 porteurs
Lorsque l’ensemble du nouveau réseau sera déployé, jusqu’à 700 porteurs pourraient travailler pour les différents dépositaires et partenaires de Direct Presse. Derrière la distribution du journal se cache donc aussi toute une activité économique.
Certes, une part toujours plus importante des lecteurs consulte désormais Sudinfo sur son téléphone, son ordinateur ou sa tablette. Les abonnements numériques occupent une place croissante dans le modèle économique de la presse. Mais cette transition ne s’effectue pas à la même vitesse pour tout le monde. Des dizaines de milliers de lecteurs restent attachés au rituel du journal papier déposé chaque matin dans leur boîte aux lettres.
« Le digital est évidemment au cœur de l’avenir de la presse. Mais la transition des usages prendra du temps et nous devons respecter le choix de dizaines de milliers d’abonnés qui souhaitent encore recevoir leur quotidien imprimé. Notre responsabilité est de réussir les deux transitions en parallèle », estime de son côté Rodolphe Magis, rédacteur en chef de Sudinfo. Cette question prend encore une autre dimension dans les zones rurales et auprès de populations moins à l’aise avec les outils numériques. La fracture numérique n’a pas disparu parce que les smartphones sont omniprésents.
« On peut aujourd’hui s’informer sur Sudinfo.be, grâce à notre application ou en consultant le journal numérique. Et ces possibilités vont continuer à se développer. Mais cela signifie-t-il pour autant qu’un lecteur qui souhaite continuer à recevoir son journal papier doit être contraint d’y renoncer simplement parce qu’il habite dans un village peu densément peuplé. C’est précisément l’un des enjeux du débat qui s’ouvre aujourd’hui. »
L’importance du crédit d’impôt
En décidant d’abandonner l’ancien système de concession de distribution de la presse, le gouvernement fédéral avait prévu un mécanisme fiscal transitoire permettant aux éditeurs de compenser une partie de l’augmentation de leurs coûts de distribution. Ce crédit d’impôt couvre les années 2024, 2025 et 2026. Et c’est là que se situe aujourd’hui le nœud du problème : dans le dispositif actuel, il doit s’arrêter le 31 décembre prochain.
Or, au même moment, le nouveau réseau ne sera pas encore entièrement constitué. Les dernières bascules de bpost vers les nouveaux distributeurs doivent encore intervenir durant les premiers mois de 2027. Et une nouvelle tournée ne devient pas parfaitement efficace le lendemain de son lancement : il faut ensuite la stabiliser. Direct Presse et les éditeurs plaident donc pour que l’accompagnement ne s’interrompe pas au beau milieu de la transformation.
« Le paradoxe est que le mécanisme destiné à accompagner la transition s’arrête fin 2026 alors que la transition opérationnelle, elle, se poursuivra encore durant les premiers mois de 2027. La question n’est donc pas de maintenir artificiellement un ancien modèle, mais de permettre au nouveau d’achever sa montée en puissance », explique Philippe Decoster.
Distribuer certains villages devient trop cher ?
C’est derrière cette discussion budgétaire que se trouve probablement le véritable enjeu pour les lecteurs. Distribuer un quotidien dans une zone densément peuplée possède un coût relativement prévisible. Plusieurs dizaines ou centaines d’exemplaires peuvent être déposés sur quelques kilomètres. Dans une région rurale, le calcul est radicalement différent. Un livreur peut devoir effectuer de longs détours pour quelques exemplaires seulement. Et plus le nombre d’abonnés papier diminue, plus le coût par exemplaire distribué risque mécaniquement d’augmenter.
Sans mécanisme permettant d’absorber une partie de ce surcoût, les éditeurs pourraient donc être confrontés à une équation économique de plus en plus difficile dans les zones les moins densément peuplées. L’enjeu dépasse alors le confort de recevoir un journal au petit-déjeuner. Il touche directement à l’accès à l’information.
Car nos quotidiens régionaux racontent chaque jour ce qui se passe à quelques kilomètres de chez vous : les décisions de votre commune, les travaux dans votre quartier, l’ouverture ou la fermeture d’un commerce, les décisions du conseil communal, les faits divers, la vie associative, le sport local ou encore les projets qui transforment votre région. C’est cette information de proximité que Sudinfo, comme d’autres médias régionaux, produit quotidiennement.
Demain, elle sera toujours accessible numériquement. Mais tous les lecteurs ne souhaitent pas encore abandonner le papier et tous ne sont pas égaux face au numérique. C’est donc aussi une question qui devra être tranchée politiquement : jusqu’où la collectivité considère-t-elle qu’il est légitime d’accompagner financièrement cette période de transition afin que le lieu où habite un lecteur ne détermine pas sa possibilité de continuer à recevoir son journal papier ?
Comment réussir cette révolution ?
Pour les lecteurs qui connaissent aujourd’hui des difficultés, cette transformation n’est évidemment pas une excuse. Un journal payé doit être livré. Les problèmes doivent être signalés afin que les tournées puissent être corrigées et les incidents identifiés. C’est notamment grâce à ces signalements que les équipes peuvent déterminer si un problème touche une adresse isolée ou toute une partie d’une tournée.
Mais derrière la boîte aux lettres restée vide un matin se joue donc quelque chose de beaucoup plus vaste. La Belgique est en train d’inventer, en quelques mois, le modèle qui devra permettre de continuer à distribuer quotidiennement la presse papier alors que celui qui avait fonctionné pendant plusieurs décennies disparaît. Avec cette question centrale : comment réussir cette transition sans abandonner en chemin les lecteurs qui vivent dans les endroits où distribuer un journal est le plus compliqué et le plus coûteux ?
Pour Philippe Decoster, l’objectif dépasse d’ailleurs la seule survie du papier. « Notre rôle est finalement de permettre à une information professionnelle et de qualité d’arriver jusqu’au lecteur, qu’il choisisse de la consulter sur son smartphone, sur sa tablette ou dans le journal qu’il retrouve chaque matin dans sa boîte aux lettres. »
Pas de journal ? Que faire !
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