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Friday, November 6, 2026

Un dérapage est si vite arrivé

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Dans sa définition la plus stricte, un budget présente le plan du gouvernement pour collecter des revenus et dépenser des fonds tout en projetant l’état des comptes publics. Mais il ne faut pas s’y méprendre : malgré la kyrielle de chiffres, c’est un exercice politique avant d’être un exercice financier.

Le deuxième budget du gouvernement de Mark Carney ne fait pas exception. Un vernis de mesures populistes – au sens positif du terme – lustre la brique de 583 pages du ministre des Finances, François-Philippe Champagne. Le fait que le gouvernement vienne de déclencher des élections partielles dans six comtés n’y est pas étranger.

Au nombre de ces mesures notons une bonification ponctuelle de l’allocation canadienne pour l’épicerie ; un crédit d’impôt dorénavant remboursable pour les proches aidants ; et une série de mesures pour intensifier la concurrence envers les entreprises que les consommateurs aiment détester : les banques, les sociétés de télécoms et les grandes chaînes d’épicerie.

L’image d’un banquier central qui mettrait au pas les grandes banques et défend les détenteurs de petits comptes frappe l’imaginaire. Mais elle ne détourne pas l’attention des visées de Mark Carney, qui navigue plus souvent dans les conférences internationales que dans les rayons du Dollarama. Son gouvernement est entièrement voué à la transformation du Canada en une économie forte, agile et indépendante.

Cette transformation est nécessaire après des années de complaisance, de sous-investissement et de productivité engourdie. À ce titre, la « mégadéduction à la productivité », annoncée lors du Sommet canadien de l’investissement en septembre, reste la pièce maîtresse du budget.

Ajoutée à la « superdéduction à la productivité » de 2025 (on se demande bien, accessoirement, quel sera le prochain superlatif), cette mesure permettra aux entreprises de déduire, dès la première année, 100 % de leurs nouveaux investissements sur une gamme plus étendue d’actifs comme les infrastructures en énergie ou de transport.

Avec ce combiné droite-gauche, le taux effectif marginal d’imposition du Canada sur les nouveaux investissements chutera de 13 % à 6,4 %, le taux le plus bas des pays du G7.

Cette médaille d’or a son prix. Le gouvernement se privera de 36 milliards $ sur cinq ans. En soi, cela n’est pas problématique. Mais le gouvernement Carney n’ambitionne pas uniquement de lancer un « supercycle d’investissement ».

Ottawa veut rééquiper notre armée et nos soldats, rénover et agrandir le parc immobilier résidentiel, requalifier les travailleurs, investir dans les technologies propres. Ces dépenses tous azimuts et les approbations en accéléré donnent le vertige à ceux qui craignent un dérapage des finances publiques comme celui qui a mené à la crise des années 90.

« Never let a good crisis go to waste ! » Cette formule qui n’a pas son équivalent français, mais qu’on peut traduire par « ne laissez jamais passer une bonne crise » aurait mieux coiffé ce budget que le Maîtres chez nous emprunté sans permission à Jean Lesage.

Pour prévenir un dérapage des finances publiques, le ministre des Finances s’est doté de deux cibles : 1) l’atteinte du déficit zéro, devancé à l’exercice 2027-28, et 2) une baisse du ratio du déficit au produit intérieur brut (PIB) sur l’horizon cinq ans.

Ces cibles soulèvent deux enjeux. Un, le calcul du déficit a été redéfini pour tenir uniquement compte des dépenses courantes, en excluant les dépenses d’investissement, considérées comme des actifs à long terme. Singapour et le Royaume-Uni ont procédé à une telle réforme. Cependant, ces deux juridictions ont une définition plus restreinte des dépenses d’investissement que le Canada. Ainsi, il est plus facile pour Ottawa d’équilibrer ses dépenses courantes avec ses revenus.

Deux, aucune de ces cibles n’est rattachée à la dette. Or, même si on a deux cartes de crédit, l’une pour l’épicerie et l’autre pour payer l’installation d’une thermopompe à la maison, il faut régler les deux soldes à la fin du mois. À défaut de quoi, les dettes gonflent avec les intérêts à la clef.

« L’emprunt fédéral dépassera largement le déficit budgétaire cumulatif au cours de la période de projection […]. Cela masque la réalité de la dette en espèces et soulève des questions quant à savoir si le cadre budgétaire actuel donne un portrait complet et transparent de la viabilité financière du Canada, » a noté Annette Ryan Directrice parlementaire du budget (DPB) il y a deux semaines.

Le budget dévoilé jeudi semble donner la réplique aux préoccupations sur un dérapage de la dette. Les perspectives financières du Canada se sont améliorées de façon marquée depuis la mise à jour financière du printemps dernier.

Ottawa estime que les revenus seront plus élevés que prévu au cours des cinq prochaines années grâce à des cours du pétrole élevés et à une économie résiliente et forte. Ces projections s’appuient cependant sur des prévisions de croissance qui surpassent ou équivalent celles de la DPB et du Fonds monétaire international.

En parallèle, les dépenses se révèlent nettement inférieures grâce à des estimations plus précises des déboursés du gouvernement, qui n’atteignent pas toujours les montants publicisés lors des annonces d’investissements. Ces estimations plus précises, qui ne seraient pas liées à des coupes, retrancheront 12,4 milliards en dépenses par an sur l’horizon cinq ans ! Ainsi, le ratio de la dette fédérale au PIB se stabiliserait à 40,1 % en 2030-31 au lieu de 41,6 %.

Est-ce un scénario de base ou un scénario positif « magie magie » ?

Le ministre Champagne semble s’offusquer que la question puisse lui être posée. Il souligne à tout coup la cote de crédit exemplaire (AAA) du Canada. Mais il est question ici de voyants orange qui méritent considération. Parlez-en à l’ex-ministre des Finances du Québec Eric Girard : une décote est si vite arrivée.

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