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Sunday, October 11, 2026

Dans le calepin de l’éditeur adjoint | Combattre l’IA… en lui obéissant ?

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Il y aura eu un avant et un après, avec l’affaire Orélien. On le voit bien dans vos courriels, dans vos attentes, dans vos critiques.

Publié à

Le recours probable à l’intelligence artificielle par Thélyson Orélien, tant dans ses textes publiés à La Presse que dans son roman, vous a ébranlés, vous a permis de cheminer et a manifestement modifié votre jugement sur la machine.

Je vous donne un cas concret, récent, qui le démontre bien.

Nous avons publié il y a quelques jours une lettre ouverte dans notre section Dialogue qui a fait beaucoup réagir, notamment parce que plusieurs ont décelé les traces d’une machine dans l’écriture. Au point de passer le texte dans Pangram, de faire une capture d’écran du score élevé, et de nous l’envoyer.

Souvent avec ce message : « honte à La Presse, qui n’a clairement rien appris de la controverse »…

Cette réaction est intéressante. Pour le montrer, je vous propose de vous mettre dans la peau du directeur de la section Dialogue.

Vous recevez donc ce texte. Vous lisez ce témoignage à la première personne, vous le trouvez intéressant, mais… vous avez le soupçon qu’une IA a été utilisée.

En soi, est-ce une raison de le rejeter ? Difficile, surtout quand vous savez qu’aujourd’hui, une majorité de textes provenant de l’extérieur qui sont envoyés à La Presse portent les traces d’une utilisation de l’IA (oui, oui, la ma-jo-ri-té…).

Un recours à la machine est-il suffisant pour écarter un texte ? Pas vraiment. Cette utilisation peut prendre bien des formes, de la plus mineure à la plus prononcée. Mais surtout, est-ce qu’un média grand public qui souhaite ouvrir ses pages aux contributions du public peut disqualifier les textes retouchés par l’IA, en sachant que tous n’ont pas la chance de maîtriser l’écriture comme un journaliste dont c’est le métier ?

Donc pour notre exercice, admettons que la lettre passe la première étape : vous l’avez sélectionnée.

Prochaine étape : la détection. Vous avez un accès sécurisé à Pangram. Pour valider votre soupçon, vous passez donc le témoignage dans la machine, en sachant que celle-ci est de loin la plus fiable sur le marché, même si elle n’est absolument pas sans failles.

Le score dépasse 90 %, ce qui voudrait dire que les neuf dixièmes du texte pourraient avoir été générés ou retravaillés par l’IA (et je dis bien « pourraient »).

Vous faites quoi ?

Si vous la rejetez à cette étape-ci, je souligne que ça signifie que la nouvelle règle que vous imposez à Dialogue est de sous-traiter le jugement final à un robot créé dans la Silicon Valley.

C’est vraiment ce que vous voulez faire ? Faire d’un détecteur d’IA le juge final de vos décisions sur l’utilisation de l’IA ?

Pas la meilleure idée, non ? Donc vous appelez l’autrice du texte pour vous faire votre propre idée sur sa contribution.

« Bonjour, avez-vous utilisé l’IA ? »

« Non, pas du tout, je vous le jure. Aucune IA, à aucune étape. »

Votre doute ne disparaît pas pour autant, vous lui posez donc des questions additionnelles, sur elle, sur son texte, sur son intention.

Et la dame de vous donner tous les détails vous permettant de juger de la parfaite correspondance entre sa lettre, son ressenti et son témoignage. Un témoignage, en outre, qui a une valeur indéniable dans le débat public.

Vous raccrochez donc en étant convaincu que l’histoire n’a pas été inventée de toutes pièces.

Vous faites quoi ?

À La Presse, après un cheminement qui ressemble à celui que je vous présente, nous avons décidé de publier cette lettre. L’auriez-vous fait, vous ? Ou l’auriez-vous rejetée parce que… Pangram ?

La question est d’actualité. Car elle se pose maintenant presque chaque jour. Que faire quand on a un soupçon ? Que faire quand l’auteur de la lettre dit avoir utilisé l’IA, mais simplement pour corriger le texte ? Ou pour l’améliorer un peu ? Ou pour lui suggérer un plan ? Des corrections ? Des idées ?

Et surtout, que faire avec un démenti complet quand la machine dit le contraire ? C’est LA question la plus lourde de conséquences. Car voulez-vous vraiment devenir une police de l’IA, qui se sert d’un logiciel non plus simplement pour détecter les traces de la machine… mais comme preuve absolue ?

Pangram est indéniablement le meilleur outil qui existe, mais ce logiciel estime une probabilité à partir de régularités statistiques dans un texte, rien de plus. Donc il peut se tromper.

Veut-on donc en faire le juge de toute décision ?

Veut-on vraiment combattre l’IA… en donnant le mot final à une IA dont nous ne contrôlons ni les données d’entraînement, ni les réglages, ni les mises à jour ?

Cette question, elle nous fait réfléchir depuis des jours, voire des semaines, car nous avions déjà entamé la discussion ces derniers mois.

Notre conclusion, au jour d’aujourd’hui (car la situation évolue et la réflexion se poursuit), c’est qu’on demande aux auteurs s’ils ont utilisé l’IA, et si oui, de quelle manière.

On se sert de Pangram quand on a un doute.

Un score très élevé alimente notre réflexion, sans être déterminant.

Et le dernier mot revient à un humain, qui a échangé avec l’auteur au besoin, pour s’assurer que le texte reflète bien la pensée, l’expérience, les idées de la personne qui nous l’a envoyé. Ce qui, nous le savons bien, amène forcément une application à géométrie variable.

Un simple citoyen qui a reçu de l’aide de l’IA pour mettre en forme son témoignage nous inquiète moins qu’un chercheur qui nous livre un texte qui sent la machine, par exemple. Nous assumons cette asymétrie.

Après tout, l’aide reçue par le premier ressemble à celle d’un président d’entreprise qui fait appel à une firme de relations publiques pour présenter ses idées, qu’il signe ensuite, non ? (Notez que nos lignes directrices interdisent toutefois à un journaliste de La Presse d’utiliser l’IA pour rédiger ses textes*.)

On ne disqualifie pas un texte où l’IA a été utilisée, mais on privilégie nettement ceux écrits, entièrement ou presque, par l’humain.

Et donc, à ceux qui se posent la question en ce 11 octobre 2026, la politique de Dialogue peut se résumer ainsi : oui, la machine nous sert, mais le choix demeure humain.

* Lisez nos lignes directrices sur l’utilisation des outils d’intelligence artificielle générative par les journalistes

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