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Friday, September 11, 2026

Vols spatiaux habités en Europe: «Envoyer des astronautes dans l'espace a toujours revêtu une forte symbolique»

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Emmanuel Macron espère voir, « dans deux ans », la capsule cargo européenne Nyx s'amarrer à la Station spatiale internationale, a-t-il dit jeudi 10 septembre lors du premier sommet international sur l'espace organisé à Paris. L'atterrisseur européen Argonaut doit ensuite se poser, selon lui, sur la Lune « dans cinq ans », et « dans dix ans », le président français souhaite qu'un véhicule habité du Vieux Continent puisse « décoller de Kourou avec à son bord des astronautes européens et d'autres nations ». Envoyer par ses propres moyens des êtres humains dans l'espace ? L'idée n'est pas nouvelle en Europe. Entretien avec Paul Wohrer, responsable du programme espace à l’Institut français des relations internationales (Ifri).

RFI : Le chef de l'État français et Ursula von der Leyen, présidente de la Commission européenne, ont relancé l'ambition d'un vol spatial habité 100% souverain, jeudi à Paris. S'agit-il d'une rupture stratégique, ou d'une rengaine ? Cela rappelle le projet de navette européenne Hermès, abandonné au début des années 1990, après la réunification allemande, pour raison budgétaire.

Paul Wohrer Il y a forcément un effet d'annonce, puisque l'on parle d'une ambition à dix ans. Après, si cela ne sera pas effectif immédiatement, je pense que cela procède d'un mouvement plus général, qui sous-tendait le sommet international de l'espace lui-même, à savoir relancer le dialogue et la coopération dans le domaine spatial, au moment où sur les trois piliers du sommet, c'est-à-dire le pilier économique, le pilier défense, et même dans le pilier science et exploration, on observe des dynamiques de compétition de plus en plus importantes entre grandes puissances.

Économiquement parlant, on connaît la concurrence très importante entre les acteurs, en particulier américains. Elle rend le développement d'entreprises assez difficile dans le domaine spatial, et de plus en plus ardue finalement. Au point de vue défense, on a vu, avec la guerre en Ukraine en particulier, l'importance des nouvelles capacités spatiales sur les champs de bataille contemporains. L'espace devient peu à peu un champ de bataille lui-même. Et puis, la troisième étape de la compétition, c'est aussi sur le volet exploration et science. Historiquement, en tout cas du point de vue européen, c'est un champ de coopération important. Mais récemment, en particulier avec la course à la Lune, il devient de plus en plus un terrain de compétition.

Il y avait donc à la fois cette idée de mettre en avant de grandes ambitions dans l'espace, cela demande encore à être concrétisé, financé, etc., mais aussi, plus généralement, de parler de coopération, pour impulser cette dernière, entre pays souhaitant porter des valeurs communes, avec une forme de grand projet partant de Kourou avec Ariane 6, symbole de la coopération européenne dans le domaine spatial.

Personne ne doute des capacités d'Ariane 6 à propulser des êtres humains dans l'espace. Mais cela vaut-il le coup ?

Je vois le vol habité du point de vue politique. Fondamentalement, la science n'est pas la mission première, même si les astronautes font de la science de très bonne qualité. C'est un affichage politique. Envoyer des astronautes dans l'espace, à l'inverse d'envoyer des robots, cela a toujours revêtu une forte symbolique. Dans les années 1960, le programme Apollo, c'était vraiment le symbole d'une compétition entre l'URSS et les États-Unis. Ensuite, le programme de navette spatiale s'est réalisé beaucoup plus pour des raisons politiques internes aux États-Unis, au fond, mais le programme en place à l'heure actuelle, la Station spatiale internationale, a symbolisé la réunion entre les deux ennemis d'hier.

C'est un indicateur de tendance. Aujourd'hui, nous sommes dans un moment géopolitique où la compétition augmente entre les États-Unis et la Chine. Cela se traduit par une course à l'espace vers la Lune, qui s'intensifie au point même de laisser les Européens quelque peu sur le côté. Au début de l'année, l'administrateur de la Nasa a d'ailleurs annoncé que la station orbitale lunaire à laquelle participaient les Européens était annulée. Derrière le fait de mettre en avant une coopération communautaire dans les vols habités, l'idée, c'est aussi de marquer une volonté politique, tendant à indiquer que la coopération dans le domaine spatial doit rester une valeur cardinale. Un vol habité européen serait censé le symboliser.

Hélène Huby, PDG de la société The Exploration Company, entourée de gauche à droite par Daniel Neuenschwander, directeur de l'exploration humaine et robotique à l'Agence spatiale européenne, François Jacq, président de l'agence spatiale française (Cnes), et de Josef Aschbacher, directeur général de l'ESA, lors du premier sommet spatial international de Paris, le 10 septembre 2026.
Hélène Huby, PDG de la société The Exploration Company, entourée de gauche à droite par Daniel Neuenschwander, directeur de l'exploration humaine et robotique à l'Agence spatiale européenne, François Jacq, président de l'agence spatiale française (Cnes), et de Josef Aschbacher, directeur général de l'ESA, lors du premier sommet spatial international de Paris, le 10 septembre 2026. AFP - LOU BENOIST

Tandis que la start-up allemande Isar Aerospace vient de réussir le premier vol orbital d'une fusée entièrement privée sur le continent, Spectrum, Emmanuel Macron a choisi de mettre en avant, pour ce sommet sur l'espace, la Française Hélène Huby, qui dirige l'entreprise The Exploration Company et porte le projet de capsule cargo Nyx susceptible de devenir habitable. Des acteurs privés existent aussi en Italie et ailleurs. L'Europe se tourne-t-elle vers un système type « new space » à l'Américaine ? Dans quelle mesure l'Agence spatiale européenne (ESA) resterait-elle centrale pour des vols habités ?

Depuis le programme Apollo, les acteurs privés jouent un rôle majeur dans l’exploration spatiale américaine et dans la conception et la réalisation des véhicules habités. La Nasa a toutefois fait évoluer son approche en confiant davantage de responsabilités aux entreprises privées, notamment pour le développement et l’exploitation des systèmes de transport spatial. Cette évolution marque une différence avec le programme Constellation de la Nasa, lancé avant Obama puis annulé sous sa présidence. Dans ce cadre, de grandes entreprises comme Boeing et Lockheed Martin étaient chargées de développer les différents systèmes à partir de spécifications définies par la Nasa, qui conservait un contrôle important sur leur conception. À l’inverse, les programmes commerciaux développés par la suite, d’abord pour le transport de fret puis pour le transport d’astronautes, ont accordé aux entreprises une plus grande liberté dans la conception et le développement des véhicules, tout en restant soumis aux exigences et aux objectifs fixés par la Nasa.

Veut-on imiter ce modèle ? En tout cas, dans la progression des technologies, démarrer par une capsule cargo et finir par une capsule habitée, c'est en effet exactement ce que les États-Unis ont réalisé au cours des quinze dernières années. Quel serait le degré d'autonomie donné aux entreprises telles que The Exploration Company ? Pourront-elles garder la propriété privée de leur capsule et éventuellement vendre ces véhicules à d'autres clients, comme SpaceX ? C'est la question centrale. Quant à la question du financement, elle n'est absolument pas réglée, puisque le vol habité reste une activité qui, par essence, coûte extrêmement cher. Aujourd'hui, en Europe, les capacités de financement de ce type d'activité posent question.

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Cela passe par une augmentation massive du budget de l'Agence spatiale européenne ?

Je ne saurais m'avancer sur les coûts exacts d'un programme de vols habités à l'heure actuelle. Des estimations ont été faites, entre 10 et 15% d'augmentation du budget de l'ESA. Cela demande à être confirmé d'ici à la conférence ministérielle qui se tiendra en 2028. Je pense que beaucoup de gens vont travailler sur ces questions, afin de voir s'il peut effectivement exister une viabilité financière. Y a-t-il un intérêt politique suffisamment marqué pour ce type de mission ? Peut-on engager tous les partenaires européens dans un projet aussi ambitieux ? C'est toute la question.

Lorsqu'elles envoient des hommes et des femmes du monde entier dans l'espace, via le programme lunaire Artemis concernant l'agence spatiale américaine Nasa, ou vers l'ISS pour son homologue russe Roscosmos ou l'entreprise SpaceX, ces structures le font-elles à perte ?

C'est une bonne question, et c'est difficile de répondre aujourd'hui. Pour la Russie, pendant longtemps, cela a représenté une manne économique, puisque la Nasa (après le maintien au sol de ses navettes, NDLR), payait cher. Le prix d'un siège, à la fin, avait fini par s'élever à plus de 80 millions de dollars. Pour une industrie qui était globalement amortie depuis des années, puisque c'est le même véhicule Soyouz qui lance ces astronautes depuis les années 1960, cela permettait de rapporter une certaine somme. Aujourd'hui, concernant SpaceX, c'est la Nasa qui paye une grande partie des sièges. Il y a quelques clients privés, mais en général, cela se fait avec un certain coût financier pour le contribuable américain.

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