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Sunday, September 20, 2026

Vies réelles, vies virtuelles | À Saint-Paulin, pour les foins

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Chaque dimanche jusqu’en novembre, Patrick Lagacé explore votre relation avec le monde numérique, à partir de témoignages recueillis lors d’un appel à tous auquel vous avez répondu par centaines.

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En juillet, c’est le rituel de la famille élargie de Vincent Lemay. Ils font les foins à la ferme familiale à Saint-Paulin. Pour vous situer, c’est entre Charette et Saint-Alexis-des-Monts, dans un village de la Mauricie traversé par la 349.

Faire les foins, donc.

Vincent raconte le rituel, une fois les herbes coupées, du mil et du trèfle : on espère deux jours de soleil et de vent pour faire sécher l’herbe. Et il faut espérer, encore, deux jours sans la moindre goutte de pluie.

« Cinq minutes de pluie, dit-il, et le foin peut prendre une journée de plus à sécher. Sans compter la perte de qualité. »

C’est un moment fort dans les champs, en juillet. Les foins d’été, c’est la nourriture des vaches, en hiver.

Bref, en juillet, toute la famille est là, à Saint-Paulin, pour les foins. Les quatre sœurs et frères de Vincent, leurs enfants, des oncles, des tantes, des cousins, des cousines, des nièces et des neveux. Toute la famille, réunie dans un but commun. Faire les foins.

« Tous ensemble, à la force de l’huile de coude, souvent pendant plusieurs heures consécutives, nous rangeons des centaines de balles de foin, parfois jusqu’à 1500 dans une journée, empilées dans l’étable au grenier brûlant… »

Dur, faire les foins ?

Très, très dur.

C’est, dit Vincent, l’activité la plus éreintante de sa vie. Le lendemain matin, il n’y a pas un muscle de son corps qui n’a pas envie de déposer un grief.

PHOTO FOURNIE PAR LA FAMILLE

Vincent Lemay est au milieu du tracteur.

Sauf que la serrée de foin quotidienne n’attend pas nécessairement que les muscles endoloris soient guéris. Il fait beau, alors on doit en profiter. Et le lendemain, tout le monde retourne aux foins.

Vincent a 41 ans. Père de trois filles : 9, 6 et 3 ans. Il est juste assez vieux pour se souvenir du temps que ses filles ne connaîtront jamais : celui d’avant le numérique.

Jouer dehors, faire du sport dehors, tout le temps.

Suivre le Canadien dans Le Nouvelliste, le quotidien de la Mauricie : « Chaque fois que j’ai un vrai journal entre les mains, l’odeur du papier, du vrai, avec l’encre noire qui tachait parfois les mains, me revient. Je revois le petit encadré en première page pour me faire rattraper le match de la veille, comme si j’y étais. La dose d’adrénaline qui suivait chaque découverte matinale d’une victoire du Canadien me revient. »

Facebook, Instagram, X : très peu pour Vincent. Il résiste. Il se sait vulnérable à la dopamine que les réseaux sociaux déclenchent dans nos cerveaux, à cause des jeux numériques.

Ça a commencé par les jeux vidéo branchés à la télé, enfant. La pulsion l’a suivi à l’âge adulte, dans son téléphone.

« Chaque fois que je réussissais à me sevrer d’un jeu, un autre était là pour le remplacer, toujours avec des mécanismes plus songés pour mousser l’addiction. »

Ce n’est pas tant l’argent qui le motivait, dit-il, mais la nouveauté, l’adrénaline, « comme si j’ouvrais un cadeau de Noël à chaque gain, ou de mes cadeaux, tristement virtuels et intangibles pour la plupart ».

Le pire ?

Le pire, dit Vincent, c’est que son cerveau ne ressentait aucune satiété, il y avait toujours une autre montagne à escalader, un autre palier à dépasser.

Tout ça lui bouffait un océan de temps.

« Pour moi, la notion de hobby, de passe-temps n’a jamais aussi bien porté son nom, sauf que j’y passais tout mon temps dit “libre”, j’y passais chaque nanoseconde où je ne faisais pas autre chose. La dopamine ressentie me poussait toujours dans mes derniers retranchements. »

Pour Vincent, ce sont les jeux en ligne, qui ont explosé en popularité depuis quelques années. Pour d’autres, c’est le fil Facebook, les reels sur Instagram, la porno, qu’importe. Mais on reste dans la nouvelle « économie de l’attention » : le temps qu’on perd dans le numérique, c’est de l’argent pour les plateformes.

Vincent a donc éliminé les jeux de sa vie, s’en tient loin depuis trois ans. La compulsion s’est déplacée, autrement, ailleurs : « Je reste à l’affût des nouvelles en continu à une fréquence que je considère comme beaucoup trop élevée. »

Le soir, après les foins, la famille se réunit pour souper.

Tout le monde est là. Ghislain et Adèle, les parents de Vincent. Ses frères et sœurs, leurs enfants, des oncles et des tantes, des nièces et des neveux : « Parfois, on est 25 autour du même repas cuisiné pour célébrer la journée de labeur. »

PHOTO FOURNIE PAR LA FAMILLE

Les enfants sont aussi de la partie !

Puis, le lendemain, encore fourbu, tout le monde recommence.

C’est une activité physique suffisamment intense pour provoquer une déconnexion, une dose d’adrénaline assez forte pour éclipser la tyrannie du « J’aime ». Même en vacances, c’est difficile, aujourd’hui, d’échapper au monde numérique.

Vincent Lemay

Je devine Vincent heureux, quand il souffre physiquement à faire les foins, les mains dans la vie, la vraie.

« Ces instants comptent dans mes moments préférés de l’année, dit pourtant Vincent Lemay. Pendant des heures, rien d’autre à penser que la position où je placerai la prochaine balle de foin. Aucune notification, aucune vibration, rien qui bipe dans ma poche, aucune pensée pour le conflit au Moyen-Orient, pour l’ego de nos dictateurs préférés. La paix crisse, la paix. »

Puis, après les foins, c’est le retour à la vraie vie, celle où le réel se mêle au virtuel, où il est difficile d’échapper aux écrans.

« Je n’ai pas de solution. Comme la majorité des gens, ça reste un enjeu de tous les jours, gérer les écrans, une valse chassé-croisé entre le FOMO [fear of missing out, la peur de rater quelque chose] et le sentiment de félicité qui accompagne le repos mental… Et il est presque impossible que ces deux états se rencontrent. »

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