7-Octobre: que savait Benyamin Netanyahu?

Trois ans après le drame, les zones d’ombres persistent sur cet événement majeur qui a entraîné la région dans le chaos. Comment en est-on arrivé là et le Premier ministre israélien était-il au courant en amont de l'attaque ?
Samedi 7 octobre 2023, à l’aube, le Hamas, associé à d'autres mouvements palestiniens dont le Jihad islamique, conduit depuis la bande de Gaza une série d’attaques meurtrières vers des bases militaires, des kibboutz et un festival de musique en Israël. Mille deux cent dix-neuf Israéliens sont tués et 251 sont pris en otages.
Israël lance alors une opération militaire sans précédent dans l’enclave palestinienne. À ce jour, plus de 74 000 Palestiniens ont été tués par Israël ou ont succombé en raison de la guerre, en majorité des femmes et des enfants. Plus de 175 000 ont été blessés.
Depuis trois ans, une question se pose : comment Israël, puissance militaire régionale, a pu se laisser surprendre alors qu’il contrôle les Territoires palestiniens occupés ? Depuis plus de mille jours, les Israéliens se demandent comment leur armée, alors focalisée sur la Cisjordanie, n’a pas pu voir venir le massacre et n’est passée à l’action que quatre heures après le début du drame.
► Des alertes d’Abou Dhabi
Selon une enquête menée par deux journalistes du quotidien israélien Haaretz, révélée le 8 septembre dernier et confirmée par le New York Times, le président des Émirats arabes unis a averti Benyamin Netanyahu des plans d’attaques du Hamas dix jours avant le 7 octobre 2023. Les dirigeants palestiniens de l’enclave ne tolèrent alors plus que Netanyahu fasse traîner les négociations qui se tiennent depuis le début de l’année 2023, notamment autour de la levée du blocus.
Lors d’une conversation de 45 minutes, Mohammed ben Zayed se dit préoccupé par le fait que cet événement entraînerait non seulement un bain de sang, mais aussi la déstabilisation de toute la région et la remise en cause des accords d'Abraham. Benyamin Netanyahu répond que la situation est sous contrôle, pensant que si attaque il y a, ce sera en Cisjordanie occupée et non dans la bande de Gaza. Le Premier ministre, qui dément et dénonce les révélations de Haaretz, ne prévient donc aucun de ses services.
► Des responsables de la défense israélienne prévenus d’une attaque imminente
Le 24 septembre dernier, dans une interview accordée à la chaîne égyptienne Al-Ghad, Sufian Abu Zaida, ancien haut responsable du Fatah ayant joué le rôle de médiateur entre Israël et le Hamas avant le 7-Octobre et qui a mis en garde contre une attaque imminente, affirme que les services militaires et de renseignement israéliens étaient au courant d'une possible attaque du Hamas plus de trois semaines avant le 7 octobre. L’ancien haut responsable du Fatah aurait par la suite transmis la menace à ses contacts israéliens.
Moins de trente minutes après, il aurait reçu un appel puis aurait été convoqué à une réunion urgente avec des responsables de la défense dans la ville côtière israélienne d'Ashkelon, près de Gaza. Le chef du service de sécurité Shin Bet, Ronen Bar, avait informé le Premier ministre Benyamin Netanyahu. Le 17 septembre, les responsables militaires et du renseignement israéliens tiennent une réunion d'urgence sans pourtant prendre de décision concrète.
Aujourd'hui l’ancien chef de l’agence de sécurité intérieure du Shin Bet Ronen Bar, qui affirme avoir alerté le Premier ministre d’une catastrophe, est accusé par ce dernier de ne pas l’avoir averti d’une attaque imminente du Hamas. « Après avoir refusé pendant trois ans de reconnaître sa responsabilité (...), il a commencé à publier de manière sélective des documents, de façon manipulatrice et hors de leur contexte (...) À présent que des témoignages concernant les avertissements qu’il a reçus avant le massacre commencent à faire surface, il tente de détourner les soupçons de lui-même en portant des accusations contre ceux qui l’ont averti en temps réel », a déclaré Ronen Bar. Ce dernier réclame aujourd'hui la divulgation de documents ainsi que le témoignage des collaborateurs du chef de l’État.
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► Le plan du Hamas entre les mains d’Israël un an avant le 7-Octobre
En juin 2024 déjà, la télévision publique Kan avait révélé l'existence d'un rapport de l'unité 8 200 - unité chargée de décoder et d’analyser les informations obtenues par le service de renseignement – datant du 19 septembre 2023 : il détaillait des entraînements d'unités d'élite du mouvement palestinien en vue de raids contre des positions militaires et des kibboutz dans le sud d'Israël, soit moins de trois semaines avant que le Hamas ne lance son attaque.
Les services israéliens avaient obtenu les plans de l’attaque, un document du Hamas de 40 pages baptisé du nom de code « Mur de Jéricho », un an avant son déclenchement. Pensant que le groupe palestinien ne serait pas capable de mettre sur pied une telle offensive, personne n'avait réagi.
► Les soldates observatrices
« On a tout dit, on a prévenu tout le monde que quelque chose d’important allait se passer… Je suis en colère parce qu’ils n’ont écouté personne », témoigne Maya Desiatnik dans le documentaire Les guetteuses du 7 octobre. Elle faisait partie d’un groupe de soldates non armées, de 18 ans de moyenne d’âge, surnommées « Les yeux d’Israël » (Tatzpi Tanyotte en hébreu, guetteuse ou observatrice), postées dans la base de Nahal Oz, toute proche de la bande de Gaza. Chargées de surveiller la frontière, elles ont averti en vain leur hiérarchie plusieurs jours avant le 7 octobre 2023 qu’une opération se préparait depuis le territoire palestinien. Mais elles n'ont pas été crues.
En 2024, l’une d’elles confiait à nos confrères de Radio France qu’en juin 2023, quand elle était observatrice, elle était devant le groupe du Hamas de Khan Younes. « On pouvait voir des entraînements avec jusqu’à 30 personnes du Hamas qui s’entraînent à comment prendre en otage un soldat, comment tuer quelqu’un, comment briser la barrière, comment tirer sur un tank pour qu’il explose. Ils ont comme des maquettes, des grosses maquettes de notre barrière, de notre frontière, des grosses maquettes de tank. Tout ! Tout ce qu’ils faisaient, on le savait... »
► Les alertes égyptiennes
Le 9 octobre 2023, le journal israélien Yedioth Ahronoth rapportait que le chef du renseignement égyptien, Abbas Kamel, avait mis en garde Benyamin Netanyahu contre « quelque chose d’inhabituel, une opération terrifiante » que le Hamas s’apprêtait à lancer. En septembre dernier, le magazine américain The Atlantic, qui citait des responsables israéliens, égyptiens, arabes, américains et européens allait dans le même sens et révélait qu’Abbas Kamel s’était rendu en Israël le 26 septembre 2023, soit 11 jours avant le 7-Octobre.
Il aurait averti Israël que le groupe palestinien se préparait à une attaque majeure et aurait également recommandé au gouvernement israélien d’accorder des concessions économiques au Hamas afin d’éviter un conflit. Avant le 7-Octobre, des négociations avaient lieu entre le mouvement palestinien et Tel Aviv : une trêve contre une amélioration de la situation économique et un échange de prisonniers.
► L’avertissement du Hamas
En 2023, Tel Aviv annonçait la reprise des assassinats ciblés de dirigeants de groupes palestiniens. Dans une interview à la chaîne libanaise Al Mayadeen, le 25 août 2023, Saleh al-Arouri, numéro 2 du bureau politique du Hamas, prévenait : « Les dirigeants du gouvernement d’occupation, avec leurs politiques extrémistes, vont provoquer une guerre totale dans la région (...) Certains membres du cabinet envisagent des actions telles que la prise de contrôle de la mosquée Al-Aqsa et sa division, ainsi que des assassinats, sachant que cela conduirait à une guerre régionale (...) Si nous en arrivons à une confrontation totale, Israël connaîtra une défaite sans précédent dans son Histoire et nous en sommes convaincus. »
► Des liens entre Netanyahu et le Hamas
Le Premier ministre israélien a toujours craint une « union » entre la bande de Gaza et la Cisjordanie, éloignant toujours un peu plus l’idée de création d’un État palestinien. Quitte à se rapprocher du Hamas au pouvoir dans l’enclave palestinienne. « Ainsi, dans le cadre de cette tentative d’affaiblir Abbas [président de l'Autorité palestinienne, NDLR], le Hamas est passé du statut de simple groupe terroriste à celui d’organisation avec laquelle Israël menait des négociations indirectes par l’intermédiaire de l’Égypte, et qui était autorisée à recevoir des fonds de l’étranger », pointe The Times of Israël dès le 8 octobre 2023. « La plupart du temps, la politique israélienne consistait à considérer l’Autorité palestinienne comme un fardeau et le Hamas comme un atout. Le député d’extrême droite Bezalel Smotrich, aujourd’hui ministre des Finances, l’avait lui-même déclaré en 2015. »
► Netanyahu botte en touche
Pour le Premier ministre israélien, c’est l’armée et les services de renseignement qui ont failli et non lui. « Pourquoi ne m’ont-ils pas réveillé ? Parce qu’ils savaient que moi, en tant que Premier ministre d’Israël, j’aurais immédiatement ordonné de mettre toute l’armée en état d’alerte, de mobiliser toutes les villes [à la frontière avec Gaza] », a-t-il affirmé dans une interview diffusée sur Instagram le 1er septembre. « Il est tellement évident que tout cela aurait pu être fait. Cela a été caché au public », a accusé le chef du gouvernement.
► Vers une commission d’enquête ?
Depuis trois ans, les Israéliens réclament que toute la lumière soit faite sur les attaques du 7-Octobre. Selon un sondage réalisé pour la chaîne 13 en août dernier, 40% des Israéliens et 63% des électeurs de la coalition actuelle estiment qu’une trahison interne a conduit aux attaques du 7-octobre, soit une minorité faisant partie des soutiens du Premier ministre. Pour l’opposition, Benyamin Netanyahu a ignoré les signaux d’alerte. Car ces attaques, qualifiées en Israël de « naufrage sécuritaire », sont un attentat, mais sont aussi une faille de la sécurité israélienne. C’est pourquoi la population israélienne réclame l’instauration d’une commission d’enquête indépendante.
En juillet 2026, un projet de loi évoquant « des défaillances de grande envergure » au sein de l’État, a été adopté. Mais l’opposition a boycotté le vote, arguant que ladite commission serait à la botte du gouvernement. Le « Comité octobre », fondé par des familles de victimes, a estimé de son côté qu’« aucune commission de dissimulation ne pourrait effacer la responsabilité de l’échec du 7-Octobre ». Et de réclamer une instance « indépendante et impartiale ».
Pour l’ancien officier du renseignement militaire israélien Barak Seri, le Premier ministre israélien « fait tout » pour empêcher la mise en place d’une commission d’enquête officielle sur les événements du 7 octobre 2023.
Dans les colonnes de Haaretz le 25 septembre dernier, l’historien Dmitry Shumsky déclare que « Netanyahu était conscient des dangers à venir, mais a sciemment choisi de mettre en péril la paix et la sécurité d'Israël dans la poursuite d'une guerre perpétuelle. »
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