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Wednesday, October 14, 2026

«Pas de souveraineté sans souveraineté numérique»: s’affranchir des géants de la techno

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Depuis plusieurs années, l’ancien directeur de l’information à Radio-Canada Alain Saulnier monte au front pour dénoncer l’emprise des GAFAM sur nos vies numériques. Son troisième essai sur ce thème, Pas de souveraineté sans souveraineté numérique, dresse un constat alarmant : les grands joueurs du monde technologique, soutenus par le président Donald Trump, « colonisent » les nations pour imposer leur vision du monde. Face à l’impérialisme techno-américain, il faut s’émanciper de ces entreprises pour assurer notre indépendance, implore le journaliste de métier en entrevue avec Le Devoir.

En février 2022, Alain Saulnier articulait sa conception du monde connecté dans un premier essai, Les barbares numériques. Résister à l’invasion des GAFAM (Écosociété), dans lequel il constatait la « marginalisation de la culture », des différentes cultures, par la menace que représentent les géants du Web et la mainmise qu’ils ont sur la diffusion audiovisuelle grâce à leurs plateformes d’écoute. Dans son deuxième ouvrage, Tenir tête aux géants numériques. Une exigence démocratique (toujours chez Écosociété), il s’est « intéressé à l’impact sur la démocratie » qu’exerce cette domination des GAFAM.

Dans les 288 pages de Pas de souveraineté sans souveraineté numérique, l’ancien professeur de journalisme d’enquête à l’Université de Montréal nous mène au bout de sa réflexion sur cette domination américaine du numérique et ses dangereuses conséquences.

« Je “révèle” — cela dit entre guillemets — l’importance de se doter de sa propre souveraineté numérique pour tout État que ce soit — le Canada actuel, le Québec souverain que certains voudraient faire, ou tout autre, résume-t-il. Je considère qu’aucun État dans le monde ne peut prétendre être souverain aujourd’hui s’il ne maîtrise pas l’essentiel de sa souveraineté numérique. »

Le ton est donné dès le premier chapitre, qui est coiffé d’un titre sans appel : « Une déclaration de guerre ». Celle que mènent aujourd’hui les États-Unis contre le Canada n’est pas qu’économique, estime Alain Saulnier : elle est également « idéologique ». L’auteur s’applique à le démontrer dans son ouvrage, sans toutefois nommer la manœuvre comme du technofascisme, comme l’a fait le journaliste français Thibault Prévost dans son essai Technologie du coup d’État. Les programmeurs de l’autoritarisme, paru début octobre chez Lux éditeur.

« On le voit en ce moment, abonde M. Saulnier. Les multimilliardaires du numérique, de concert avec les États-Unis, sont en guerre pour nous imposer leur domination, sans compter que [Donald Trump] voudrait faire du Canada le 51e état », une menace constamment rappelée dans le livre, qui retrace l’histoire des gestes et des déclarations de Trump et de ses alliés milliardaires, Elon Musk (X, SpaceX), Peter Thiel (fondateur de la sinistre entreprise Palantir), Mark Zuckerberg (Facebook), et, plus récemment, des nouveaux joueurs dominants de l’intelligence artificielle.

« Ils exercent le même genre de pression sur la France, l’Allemagne, surtout l’Europe. Dans mon livre, j’appelle ça une “colonisation numérique” des GAFAM, avec l’appui de Trump. Si on ne travaille pas activement pour rapatrier l’essentiel de notre souveraineté numérique, nous serons dépendants, colonisés. Nous sommes en guerre aujourd’hui avec les États-Unis. On veut nous effacer. Dans ce contexte, il faut absolument reprendre le contrôle » sur nos données, nos infrastructures, nos outils.

Au-delà de la souveraineté culturelle

L’un des mérites de l’ouvrage d’Alain Saulnier est qu’il distingue clairement les notions de souveraineté numérique et de souveraineté culturelle, que les actions politiques, au Québec du moins, ont parfois confondues.

L’ex-ministre de la Culture et des Communications Mathieu Lacombe a mené son combat en faisant adopter la loi 109 (Loi affirmant la souveraineté culturelle du Québec et édictant la Loi sur la découvrabilité des contenus culturels francophones dans l’environnement numérique) ; or, la souveraineté numérique telle qu’elle est défendue par les États européens touche la dépendance aux logiciels des GAFAM et aux centres de données numériques. Un seul exemple : l’initiative LaSuite, lancée en 2024, une suite bureautique française, appuyée par l’Allemagne et les Pays-Bas, conçue comme logiciel libre (open source) et destinée à remplacer les produits des géants américains Microsoft et Google.

Alain Saulnier ne s’arrête pas là : dans sa réflexion, tout ce qui régit aujourd’hui nos sociétés est soluble dans le numérique, de sorte que discuter de cette question exige qu’on « parle du militaire, des communications satellitaires, des communications par câbles sous-marins ». « Il faut aussi parler de guerre économique en pensant à Amazon, joueur dominant » de la vente en ligne et colosse de l’hébergement de données numériques grâce à Amazon Web Services (AWS).

« Je fais la démonstration de jusqu’où nous échappe notre souveraineté numérique et combien elle est à l’origine de tous les problèmes auxquels on est confrontés. Et oui, j’aborde des questions géopolitiques, parce qu’elles sont nécessaires en cette période de guerre avec les Américains, alors qu’on veut nous imposer l’IA sans contraintes, sans aucun encadrement, alors que les multimilliardaires veulent nous dicter la manière dont nous allons consommer, nous cultiver, nous organiser sur le plan militaire. Oui, je ratisse large, mais toujours dans cette perspective » du numérique dans nos vies.

L’auteur le reconnaît, « ce n’est pas jojo à lire ». Cette lecture est même alarmante, mais offre aussi des pistes de solution et indique à nos dirigeants des gestes à poser pour atteindre la pleine souveraineté numérique. Car « si on ne réagit pas, on ne s’en sortira pas », redoute M. Saulnier.

« Et le malheur a voulu que, malgré ce cri d’alarme que je lance depuis plusieurs années, je n’aie jamais véritablement entendu parler de cet enjeu du numérique contrôlé par les Américains durant la campagne électorale » qui vient de se terminer. « On fait comme si de rien n’était, nos données sensibles sont encore hébergées, livrées à gogo aux Microsoft, AWS ou Oracle. On n’est pas conscients à quel point c’est indispensable de parler de souveraineté numérique si on veut garder le contrôle sur nos données. »

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