Signalements de chiens dangereux en hausse | « Je ne me sens plus en sécurité chez moi »

Dans les plus grandes villes du Québec, les signalements de chiens dangereux sont en hausse depuis cinq ans, a découvert La Presse. Les rares agents chargés d’enquêter sur les attaques sont débordés. Et les victimes, elles, restent marquées à vie. Une enquête de Caroline Touzin et de Martin Tremblay
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« Ma fille est traumatisée au point qu’elle ne veut plus vivre ici. »
Mauro Luigi Exius est un père triste et en colère.
Sur son cellulaire défilent des photos d’une pétillante enfant de 8 ans prises plus tôt à l’été. Sur un bateau, avec un sourire débordant de fierté, après avoir pêché une belle prise. À vélo, l’air espiègle, lors d’une sortie en famille.
Puis des clichés d’un tout autre ordre. Des trous dans la fesse gauche de l’enfant. La marque nette d’une autre morsure sur un mollet.
De nombreux points de suture.
PHOTO MARTIN TREMBLAY, LA PRESSE
Le père de famille montre sur son téléphone des photos des blessures que sa fille a subies.
Autant de preuves de la gravité de l’attaque subie par la fillette le 5 juillet dernier dans la ruelle de son père – chez qui elle vit en garde partagée –, dans le secteur de Tétreaultville, dans l’est de Montréal.
Dans les plus grandes villes du Québec, les signalements de chiens dangereux sont en hausse depuis cinq ans, a découvert La Presse, selon une compilation des données fournies par les villes de Montréal, Laval, Longueuil et Québec.
À Montréal, près de 600 enquêtes concernant des chiens dangereux ont été lancées l’an dernier, soit une augmentation de 41 % par rapport à l’année 2021.
À Québec – deuxième ville en importance de la province – les signalements de chiens dangereux ont doublé, passant de 89 en 2022 à 190 en 2025. Il y a eu 57 déclarations de chiens potentiellement dangereux depuis 2020. De ce nombre, 27 sont encore vivants et sur ce territoire.
À Laval, on dénombre actuellement 159 chiens dont le niveau de dangerosité est connu, répartis comme suit : 117 à risque et 42 potentiellement dangereux.
Longueuil, l’une des rares villes à avoir un règlement interdisant les chiens de type pitbull, a vu ses signalements pratiquement tripler de 2021 à 2025, passant de 16 à 42 cas. On y trouve actuellement 21 chiens jugés à risque et 41 potentiellement dangereux.
Qu’est-ce qu’un chien « potentiellement dangereux » ?
Un chien peut être signalé aux autorités lorsqu’il montre des signes d’agressivité, qu’il a mordu ou qu’il a blessé une personne ou un autre animal. Les citoyens peuvent faire des signalements au Service de police de la Ville de Montréal (SPVM), au 311, dans les hôpitaux, etc. Une enquête est alors ouverte, au terme de laquelle un chien peut être déclaré potentiellement dangereux par la Ville.
L’appellation « chien à risque » désigne un chien qui fait l’objet d’une enquête à la suite d’un signalement pour morsures ou pour comportements agressifs. Il peut être déclaré « potentiellement dangereux » au terme de ladite enquête.
Un chien déclaré comme tel est généralement vu par un médecin vétérinaire pour une évaluation afin d’établir une cote de dangerosité. Un chien potentiellement dangereux correspond à une cote de 5 à 10 (l’échelle allant de 0 à 10).
Les hôpitaux confirment la tendance
Des chiffres obtenus par La Presse provenant des principaux hôpitaux de la métropole confirment la problématique. Uniquement à l’Hôpital de Montréal pour enfants, une centaine de petits patients atterrissent chaque année aux urgences après avoir été mordus par un chien. Ce centre pédiatrique accueille aussi les enfants du Nord-du-Québec.
À l’hôpital du Sacré-Cœur-de-Montréal, un établissement doté d’un centre de traumatologie, les cas ont triplé, passant de 23 en 2020 à 73 en 2025. Les autres principaux hôpitaux montréalais compilent les morsures, mais sans en préciser la nature (morsures humaines et animales confondues). On y observe une hausse également, mais impossible de connaître la proportion de ces blessures causées par des chiens.
La famille de Mauro Luigi Exius, elle, profitait de la belle soirée d’été. Il était passé 20 h. La famille avait soupé sur la terrasse. Ariana a supplié son papa d’aller faire encore un peu de BMX dans la ruelle. La petite était déjà douchée, en pyjama. Elle a réussi à convaincre son papa d’y aller « pas longtemps » avant le dodo.
PHOTO MARTIN TREMBLAY, LA PRESSE
Mauro Luigi Exius nous montre la ruelle où l’attaque de chien est survenue.
Notre ruelle a toujours été sécuritaire. C’est le terrain de jeu des enfants du coin, car il n’y a pratiquement pas de circulation automobile.
Il peut surveiller sa progéniture de sa terrasse.
Pendant que Mauro dessert la table, il entend un cri à glacer le sang. Il lève les yeux et voit sa fille sautiller de douleur en se tenant une fesse et en tentant de se protéger d’un chien d’« au moins 80 livres » ayant l’apparence d’un pitbull.
Un chien sans laisse. Ni collier. Sans maître à proximité. La bête avait fait tomber la petite de son vélo puis lui avait mordu une fesse.
Le père se précipite à la rescousse de sa fille. Le temps qu’il arrive, le chien fait tomber la petite de nouveau, lui mordant cette fois un mollet.
J’essayais de le repousser de toutes mes forces. Il revenait toujours sur elle.
Et ce, même si le père s’était placé « à quatre pattes » par-dessus l’enfant pour tenter de la protéger.
Il ne recevra pas d’aide du couple qui surgit d’une cour voisine. « Fais pas mal à mon chien ! », crie un homme, grisonnant. « Dis-lui d’arrêter de crier [à la fillette]. Ça énerve le chien ! », lance la jeune femme.
PHOTO MARTIN TREMBLAY, LA PRESSE
C’est le chien d’un voisin de la famille Exius qui est montré du doigt comme responsable des morsures sur la fillette.
Mauro Luigi Exius est sidéré. Le mot est faible. « Ils pensaient juste à leur chien. »
Le père a porté plainte à la police. Il a aussi signalé l’attaque à la Ville, qui ferait enquête. Mais à ce jour, il ne connaît ni le nom du propriétaire, ni son adresse, ni même le nom de la bête.
Pour des questions de confidentialité, les agents ne communiquent pas de détails en cours d’enquête, nous indique-t-on à la Ville de Montréal.
M. Exius, lui, déplore d’être tenu « dans le brouillard ». « Si un homme avait attaqué ma fille, il n’aurait plus le droit de l’approcher. Il serait accusé au criminel, peut-être même détenu en attendant son procès », énumère le père d’une famille recomposée qui comprend aussi le fils de sa conjointe.
Je n’ose pas imaginer si c’était mon beau-fils qui avait été mordu. Il est plus petit. Il aurait été atteint au cou ou au visage.
Ariana, elle, a perdu beaucoup de sa joie de vivre. Elle a dû prendre des antibiotiques. Elle a eu du mal à s’asseoir pendant plusieurs semaines. Pas de baignade, non plus, alors que les copains l’invitaient à la piscine.
Envolé aussi – pour l’instant du moins – son rêve de devenir vétérinaire. Elle a toujours aimé les animaux, mais fige maintenant au moindre jappement.
Véritable coup de poignard : l’enfant traumatisée insiste depuis pour vivre chez sa maman à temps plein, loin du lieu de l’attaque.
« Nous travaillons tous dans le domaine de la santé, sa mère, ma conjointe et moi. Nous sommes outillés pour l’aider à surmonter le traumatisme », dit le père, mais malgré tout, il se sent « en plein cauchemar ». Les enfants n’ont plus le droit de jouer dans la ruelle.
« Je ne me sens plus en sécurité chez moi. »
Ce qui pourrait expliquer la hausse des signalements
- Augmentation du nombre de chiens sur le territoire
- Manque de connaissances au sujet du comportement canin par les gardiens et gardiennes
- Non-respect de la réglementation visant l’encadrement des chiens (ex. : chiens qui ne sont pas tenus en laisse dans un endroit public)
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