Enlèvement de Mountaga Tall au Mali: le silence «n’efface ni les compétences de la justice, ni les obligations de l’État»

Au Mali, cela fait six mois, ce mardi, que l’avocat et ancien ministre Mountaga Tall, engagé pour la défense de la démocratie, a été enlevé chez lui, de nuit, par des hommes encagoulés de la Sécurité d’État. C’était dans la nuit du 2 au 3 mai. Quelques jours après lui, les services maliens ont enlevé son fils, également détenu depuis dans un lieu inconnu en dehors de toute procédure légale. Malgré les démarches entreprises par les avocats de la famille, les autorités maliennes de transition demeurent silencieuses. Mamadou Ismaïla Konaté est avocat et ancien ministre malien de la Justice. Lui-même défenseur de la démocratie au Mali, il connaît bien Mountaga Tall, s’inquiète de son sort et dénonce le comportement des autorités politiques et judiciaires du régime malien de transition. Invité Afrique de RFI, Mamadou Ismaïla Konaté répond aux questions de David Baché.
RFI : Six mois de détention, dans un lieu et dans des conditions inconnus, sans que personne n’ait pu lui rendre visite, ni famille, ni avocat, ni médecin… Faut-il s’inquiéter pour Mountaga Tall ?
Mamadou Ismaïla Konaté : D'abord, en tout premier, je voudrais vous remercier de continuer à parler de Mountaga Tall. Il faut que sa situation reste dans le débat public. Sa famille a droit à des réponses. Je m'inquiète et, comme moi, des milliers de personnes s'inquiètent. Nous demandons depuis très longtemps une preuve de vie vérifiable, un contact avec ses avocats et un examen médical indépendant. La famille doit savoir où il est et les soins nécessaires doivent lui être garantis. Une privation de liberté doit avoir un fondement légal. Lorsque les agents de l'État, ou des personnes agissant avec son autorisation ou son acquiescement, privent quelqu'un de liberté puis refusent de reconnaître cette privation ou dissimulent son sort, la question de la disparition forcée se pose. Il faut immédiatement localiser Mountaga Tall et établir les responsabilités. Le silence ne peut pas tenir lieu de réponse dans son cas.
Pourquoi le régime de transition s’en prend-il à Mountaga Tall ? Qu’est-ce qui pourrait lui être reproché ou que représente-t-il ?
En premier, c'est un avocat et pas des moindres : le troisième qui est inscrit au tableau de l'ordre des avocats. En second, Mountaga Tall, toute sa vie durant, a milité, a été un acteur politique essentiel pour le 26 mars (1991, date du renversement de la dictature militaire du général Moussa Traoré, Ndlr) et l'avènement de la démocratie, l'ouverture démocratique et le libéralisme. Et Mountaga Tall, en tant que ministre, a eu une implication assez forte dans la vie politique du Mali. Avant, pendant et après son ministère, (jusqu’à, Ndlr) aujourd'hui. Tout le monde sait les opinions que Mountaga Tall a dû exprimer durant ce régime de transition militaire. Il s'est opposé justement au caractère précaire, incertain et dangereux de cette transition qui est sans fin.
Quelques jours après Mountaga Tall, la Sécurité d’État a enlevé son propre fils, en lui proposant un rendez-vous pour donner des médicaments à son père. C’était un piège, Cheick Mamadou Tall n’est jamais revenu. Pourquoi les services maliens retiennent-ils également le fils de Mountaga Tall ?
Le fils, personne ne lui connaît un rattachement politique et il n'a pas non plus exprimé d'opinion contraire à ce qui se passe au Mali. Simplement parce qu'il est le fils, c'est un moyen pour l’anéantir. C'est là l'expression, véritablement, de l'indignité de ce qui se passe en République du Mali aujourd'hui.
Cela fait six mois de détention au secret. Les avocats de la famille de Mountaga Tall ont saisi la justice malienne et le comité des disparitions forcées des Nations unies, mais les autorités maliennes de transition refusent toujours de communiquer quoi que ce soit, elles restent mutiques. Dans quel but, selon vous ?
La caractéristique essentielle des États autoritaires, des régimes militaires comme ceux que nous connaissons au Mali et ailleurs aujourd'hui, c'est de vivre en vase clos et de narguer tout le monde en face. D'abord, un : tout ce qui peut être représentation des Nations unies au plus haut sommet. Et deuxièmement, tout ce qui peut éventuellement représenter le droit et les cadres juridiques. C'est un silence qui empêche les familles de comprendre et rend la défense beaucoup plus difficile. Mais il n'efface ni la compétence de la justice, ni les obligations de l'État. Le procureur de la République, alerté, n'a pas cru devoir donner une suite. Le procureur général à la cour d'appel de Bamako encore moins. Et ne parlons pas du procureur général. Tous pensent peut-être que ce qui arrive à Mountaga Tall est tellement normal qu'il faut garder le silence. Ils oublient simplement que la vie de Mountaga est en danger, mais toutes les autres vies sont en danger, y compris celles des autorités qui représentent la justice aujourd'hui.
Justement, quatre autres militants pro-démocratie avaient également disparu depuis mai dernier : Youssouf Daba Diawara, Aboubacar Soumaré, Moussa « Abba » Djiré et Ibrahima Tamega ont été déposés le 20 octobre par la Sécurité d’État au pôle judiciaire anticybercriminalité. Ils sont désormais officiellement poursuivis pour, notamment, « atteinte au crédit de l’État ». On sait désormais où ils sont emprisonnés, ils auront droit à un procès… Est-ce que cela vous rassure ?
Ça doit rassurer sans doute les familles de ces personnes concernées. Mais en réalité, je vais vous rappeler simplement la caractéristique essentielle de l'état de non-droit d'un régime militaire, y compris en cours de transition sans limite dans le temps : il s'intéresse au droit uniquement pour violer le droit. Quand des militants ont été arrêtés par un service de l'État qui n'est pas un service judiciaire, qu'ils ont été enlevés dans les conditions que l'on sait, qu'ils ont été gardés dans des maisons qui ne sont pas des maisons de justice, qu'ils ont été cuisinés et souvent torturés - parce que des témoignages indiquent cela - et qu'ils soient représentés encore aux autorités judiciaires qui récupèrent ces proies judiciaires pour en faire des personnes poursuivies, j'appelle cela du recyclage judiciaire, du blanchiment de procédure. C'est une violation de la loi. Il faut simplement que les personnes qui s'adonnent à cette violation de la loi comprennent et entendent que leurs visages sont connus, que leurs noms sont connus, que leurs fonctions sont connues. Ils agissent au nom d'un État qui lui-même n'est pas dans le cadre de la loi. C'est à dénoncer avec la dernière vigueur.
Alors que doit-on espérer pour Mountaga Tall et son fils ? Qu’ils soient présentés à la Justice et qu’ils soient jugés - on ne sait pas pour quels faits, du reste ? Qu’ils soient relâchés, tout simplement ?
Relâchés immédiatement, parce qu'ils ne sont poursuivis pour rien et ils ne sont détenus qu’illégalement, du fait d'un commando qui a agi masqué et cagoulé.
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