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Sunday, September 27, 2026

Redonner à Rivers Inlet ses millions de saumons

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Ça se décide à la dernière minute, juste après un souper collectif à la Grande Maison : ce soir aura lieu la première pêche au saumon de la saison chez les Wuikinuxv (prononcer « wikèno », auparavant connus sous le nom d’Oweekeno). En allumant une cigarette, Rick Shaw annonce le départ pour 19 h au quai du village. À l’heure convenue, son vieux bateau de pêche toussote et s’avance dans Rivers Inlet.

Ce fjord de plusieurs dizaines de kilomètres, sculpté puis resculpté par les ères glaciaires, est l’axe central du territoire de cette nation autochtone de la Colombie-Britannique. Pendant longtemps, le système hydrologique de Rivers Inlet a été l’un des plus riches en saumon sockeye de toute la côte ouest.

« Il y avait des millions de saumons qui remontaient ici », raconte M. Shaw en tenant le gouvernail dans la cabine de pilotage enfumée.

À la fin des années 1990, les montaisons de saumons ont connu à Rivers Inlet un effondrement soudain et brutal qui a été décrit par des scientifiques comme « l’un des plus dramatiques » dans cette province. Depuis lors, la pêche commerciale est fermée, et les Wuikinuxv n’y pratiquent qu’une pêche de subsistance, garantie par leurs droits.

Il n’empêche, en cette douce soirée estivale, des milliers de sockeyes viennent d’arriver à la tête du fjord. À nos yeux naïfs, ils abondent. « Tu as vu celui-là sauter !? » s’exclame Ebony Beattie, une jeune femme wuikinuxv faisant partie de l’équipage improvisé, à la vue d’un éclair argenté jaillissant de la surface.

Derrière le bateau, on déroule un filet de 200 mètres muni de flotteurs où les nageoires des saumons se prendront. Venus de l’océan, les poissons se rassemblent ici avant d’entreprendre la remontée de la rivière Wanukv pour atteindre, en amont, le lac Owikeno et ses affluents, où ils iront frayer.

Dès que M. Shaw amorce le rembobinage du filet, deux premiers poissons apparaissent, emmêlés. Les pêcheurs les décrochent. Le treuil continue son œuvre, les saumons s’accumulent : surtout des sockeyes, mais aussi une poignée de kétas et de saumons roses.

À bord, Kristin Woiwod bavarde avec ses amies en observant la pêche. Avec son iPhone, elle photographie la scène, expression moderne d’une tradition immémoriale de sa nation. Elle rit, se plaisant à voir Ebony Beattie mettre la main sur le poisson visqueux.

La récolte est bonne. À 21 h 30, on arrive au bout du filet. Le plancher du bateau est couvert de saumons. Le compte final sera de 200 poissons. M. Shaw lance un appel à la radio : le saumon arrive au quai !

Quelques minutes plus tard, des camionnettes convergent vers le débarcadère. Les gens ont apporté leur bac. Ils se servent — gratuitement — dix, vingt, trente saumons.

« Tout le monde prend ce dont il a besoin, pas plus », explique Mme Beattie. Les aînés ont la priorité. Demain et après-demain, tout le monde va congeler son saumon ou le mettre en conserve dans des pots Mason.

La distribution se poursuivra pendant une bonne partie de la nuit. Il faut vider le bateau avant qu’un grizzly vienne réclamer son dû.

Restauration

Pendant la majeure partie du XXe siècle, de deux à six millions de saumons sockeyes atteignaient chaque année le lac Owikeno. Mais dans le dernier quart de siècle, les montaisons oscillaient autour de 200 000 individus par année, avec de fortes fluctuations.

Plusieurs éléments ont contribué au déclin du saumon dans Rivers Inlet, souligne Raven Walkus, la coordonnatrice de la restauration du saumon au sein de la nation wuikinuxv. « Tout le monde a sa théorie, et je ne crois pas qu’un seul élément soit en cause », dit-elle.

Il y a évidemment la pêche industrielle. Pendant des décennies, on a capturé des centaines de milliers de saumons par année. Ce poisson était mis en conserve dans les usines d’investisseurs coloniaux où les employés wuikinuxv gagnaient de petits salaires.

Il y a également la foresterie lourde, qui a laissé de grandes quantités de débris de bois dans les rivières où se reproduisent les saumons. Les coupes à blanc ont aussi dénudé les versants du lac Owikeno, ce qui a réchauffé les eaux ruisselant dans les frayères.

Et il y a le réchauffement climatique. Il affecte, entre autres choses, la chaîne alimentaire dans l’océan et donc la croissance des saumons, qui passent typiquement deux ans au large.

Cela dit, la pêche et la foresterie industrielles sont moins intenses depuis le tournant du millénaire — notamment parce que les ressources, surexploitées, se sont appauvries, passant en deçà du seuil de rentabilité, mais aussi en raison des mesures de conservation.

C’est dans ce contexte que Raven Walkus tâche de donner un coup de pouce aux saumons.

Elle a orchestré, dans le lac Owikeno, le retrait de 250 rondins d’estacade, vestiges de la drave, où les phoques s’installaient pour chasser le saumon. Elle a aussi organisé une pêche à la truite, une espèce prédatrice des saumons juvéniles.

Et, depuis 2024, la nation a pris en main les décomptes de saumons dans les principaux affluents du lac Owikeno. Pendant des décennies, c’est Pêches et Océans Canada (MPO) qui s’en chargeait. Il accorde maintenant un financement aux Wuikinuxv.

Pour Raven Walkus, il était absurde de confier cette tâche à des gens « de l’extérieur », « qui acquièrent ces connaissances sur notre environnement pour souvent ne jamais y revenir ». La prise en main par la communauté « redonne vie à nos droits et devoirs traditionnels », dit-elle.

Espérances tempérées

Une semaine après la pêche de Rick Shaw, les sockeyes se massent toujours à la tête du fjord, mais ils n’ont pas encore amorcé leur remontée vers le lac et les frayères.

Sur le bord de l’eau, Jennifer Walkus (une cousine de Raven Walkus), 55 ans, veut voir les « sauteurs » de ses propres yeux. Cette ex-membre du conseil de bande suit le dossier du saumon depuis les années 1990. Elle attend impatiemment le jour où un rétablissement durable de la population rendra possible une reprise de la pêche commerciale.

La nation, qui est cogestionnaire du saumon avec MPO, devra donner son feu vert à la réouverture de la pêche. Et elle entend se charger elle-même de l’éventuelle exploitation du saumon. Il en va de sa souveraineté économique.

Ce matin, le bras de mer, large de deux kilomètres, est le théâtre d’une scène exceptionnelle que Jennifer Walkus n’a pas vue depuis sa jeunesse : un banc de saumons si nombreux qu’à chaque instant, une cinquantaine de poissons jaillissent hors de l’eau.

Chaque sockeye qui disparaît sous la surface est immédiatement remplacé par un congénère qui bondit à son tour.

« C’est fou ! s’exclame Mme Walkus. La dernière fois que j’ai vu autant de poissons sauter, c’était dans les années 1980 ou 1990… » confie-t-elle, avec l’enthousiasme de l’espérance.

Toutefois, quelques semaines après notre passage, les données prélevées par le sonar de la communauté dans la rivière Wanukv allaient tempérer son excitation : la montaison de cette année est finalement ordinaire, malgré la forte agrégation observée à la tête du fjord.

Redonner à Rivers Inlet ses millions de saumons ne sera pas une mince affaire.

Ce reportage a été rendu possible grâce à une bourse de la Fondation Sitka et du Centre canadien science et médias.

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