Livre de Daniel Renaud | Antonio Mucci, Le dernier homme d’honneur

Dans un livre à paraître mercredi, le journaliste d’enquête Daniel Renaud, de La Presse, raconte la vie de « l’homme d’honneur » Antonio Mucci, dont les confidences font revivre l’histoire sanglante de la mafia montréalaise des 50 dernières années. Dans cet extrait, l’auteur nous ramène à un soir du printemps de 1973 : Mucci, âgé d’à peine 18 ans, se pointe au journal Le Devoir, un pistolet en poche et le journaliste Jean-Pierre Charbonneau dans le collimateur…
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Milieu de deuxième période au Forum. C’est 1 à 1 entre le Canadien et les Blackhawks. Montréal bourdonne autour du filet de Tony Esposito en ce second match de la finale de la Coupe Stanley de 1973. Deux jours plus tôt, le Tricolore a remporté la première partie de la série 8 à 3, mais Chicago est plus combatif en ce mardi 1er mai. Au canal 2, René Lecavalier décrit cette véritable guerre de tranchées dans un français châtié, pendant que son complice Gilles Tremblay analyse, en soulignant l’expérience de tel joueur ou la grande intensité de tel autre « le long de la clôture ». Yvan Cournoyer rate une chance en or. La foule exprime sa déconvenue, mais pas encore assez bruyamment pour réveiller les fantômes du Forum.
« Arghhhhh », échappent en chœur les journalistes du Devoir. Tous sont rivés à un téléviseur dans un coin de la salle de rédaction du réputé journal de la rue Saint-Sacrement, au cœur du Vieux-Montréal. Une cigarette n’attend pas l’autre pour les fumeurs, qui inhalent nerveusement et bondissent à la moindre sortie de zone à l’emporte-pièce de Cournoyer, Lafleur, Lemaire et Henri Richard, capitaine des Glorieux. Ils tressaillent également chaque fois que la rondelle rebondit sur les jambières intraitables de Ken Dryden.
PHOTO FOURNIE PAR DANIEL RENAUD
Antonio Mucci dans sa jeunesse
La journée a été longue pour les journalistes. Durant l’après-midi, environ 20 000 personnes ont marché dans les rues de la métropole à l’occasion de la Journée internationale des travailleurs. La participation et la détermination des manifestants ont été exacerbées par l’incarcération récente de trois chefs syndicaux, arrêtés pour avoir défié une injonction ordonnant le retour au travail des grévistes de la fonction publique et parapublique. Les syndiqués ont réclamé à hauts cris la libération de Louis Laberge, de la Fédération des travailleurs du Québec, Marcel Pepin, de la Confédération des syndicats nationaux, et Yvon Charbonneau, de la Corporation des enseignants du Québec. Malgré tout, la manifestation s’est déroulée dans le calme. Les scribes viennent pratiquement de boucler l’édition du lendemain lorsque, vers 21 h 20, une mince silhouette se profile au comptoir, à l’entrée de la salle de rédaction, dans laquelle flotte une exhalaison diffuse.
« Monsieur Jean-Pierre Charbonneau », demande le visiteur, vêtu de vêtements et d’une casquette sombres, à un employé qui se trouvait près de la porte. Celui-ci s’exécute et se déplace vers le groupe de journalistes agglutinés devant le petit écran. « Jean-Pierre, c’est pour toi ! », lance-t-il. Cheveux longs, bouc de quelques jours, lunettes sur le nez, Charbonneau se détache du groupe de téléspectateurs et se dirige lentement vers l’entrée. Depuis l’année précédente, le journaliste de 23 ans, affecté aux affaires criminelles, suit les audiences de la Commission d’enquête sur le crime organisé (CECO). Charbonneau a des sources qui pestent contre le fait que les travaux de la CECO aient débuté à huis clos, et qui lui refilent des informations de première main lui permettant d’écrire pour Le Devoir des articles chocs sur le crime organisé à Montréal. L’apparition d’un inconnu dans la salle de rédaction n’est donc pas incompatible avec son travail et n’effarouche pas le journaliste.
— Charbonneau ?, demande l’intrus.
— Oui, répond machinalement le reporter, qui se trouve alors à environ cinq ou six mètres du visiteur.
— Bouge pas !, réagit aussitôt celui-ci, en sortant un pistolet.
Bang ! Un premier coup est tiré qui siffle aux oreilles du journaliste. Celui-ci plonge alors derrière des classeurs en même temps qu’un deuxième tir se perd dans la salle de rédaction, où le reste du personnel, pris de panique, se jette sous les bureaux. L’homme à la casquette se penche, mire et tire une troisième balle.
« Aïe ! », se plaint Charbonneau.
Le cri de douleur fait comprendre au tireur qu’il a atteint sa cible. Il prend ses jambes à son cou et fuit par l’escalier qui donne sur la porte arrière du quotidien. L’intrus court à perdre haleine dans le Vieux-Montréal, jusqu’à une voiture dans laquelle un complice l’attend, trois coins de rue plus loin. Il monte dans le véhicule qui démarre en trombe. Animé par l’adrénaline, le passager guide son chauffeur en repensant à ce qui vient de se jouer. Son plan a fonctionné. L’accès au Devoir était configuré exactement comme un sbire, envoyé en repérage dans les jours précédents, l’avait dessiné sur un croquis. La voiture s’immobilise devant un immeuble à logements. Le tireur en sort et monte dans un appartement où une femme lui ouvre la porte. L’homme se dirige immédiatement vers la salle de bain et nettoie le maquillage qui dissimulait ses traits.
En se regardant dans le miroir fixé au-dessus du lavabo, Antonio Mucci continue de repasser dans sa tête le geste funeste qu’il vient de poser. Il se demande si le journaliste a survécu. La nuit sera marquée par la fébrilité pour le jeune homme d’à peine 18 ans. Le lendemain, la nouvelle de l’attentat contre Charbonneau a l’effet d’une bombe, à la radio, à la télévision et dans les journaux. On mentionne que ce serait la première fois qu’un journaliste est victime d’un tel attentat au Canada. La classe politique et les autorités dénoncent cette attaque qui semble provenir du crime organisé, dont les méthodes éclatent au grand jour grâce aux travaux d’une commission d’enquête historique. Heureusement, Charbonneau n’a été que blessé, atteint par un seul des trois projectiles tirés en sa direction, à l’avant-bras droit.
Dans les rues du quartier Saint-Michel, où il est retourné, Antonio Mucci reprend sa marche sur le chemin du crime, amorcée précocement il y a déjà quelques années. L’attentat contre Charbonneau lui vaut admiration et respect de la part de son cercle restreint d’acolytes, dont certains ont quelques relations avec la branche calabraise de la mafia de Montréal. Puis, un beau matin, Mucci reçoit un message. « Paolo aimerait te rencontrer. »
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