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Saturday, September 12, 2026

Kirghizistan: UmutDoc, le seul festival en Asie centrale dédié au cinéma documentaire d'art et d’essai

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Le cinéma documentaire d'art et d’essai s'affranchit des règles du reportage journalistique dont il diffère. Avec une approche expérimentale visuelle et narrative, il explore des thèmes complexes, profonds, pour proposer des œuvres de réflexion et un regard d’auteur, en privilégiant la qualité artistique sur la rentabilité financière. Ces œuvres, signées par des réalisateurs de renom ou indépendants, sont montrées dans des salles labellisées « art et essai » et lors de festivals spécialisés comme UmutDoc – le premier et le seul festival en Asie centrale dédié à ce type de cinéma –, dont la deuxième édition se tient actuellement à Bichkek, la capitale du Kirghizistan, un des pays les plus dynamiques dans la région pour le documentaire d’auteur. Reportage.

De notre envoyé spécial à Bichkek,

Un bâtiment blanc ivoire d’une architecture datant de la fin des années 1930, de style constructiviste, dont le haut de la façade frontale incurvée vers l’intérieur est orné de panneaux colorés en céramique et de bas-reliefs évoquant les grands accomplissements de l’époque soviétique, comme la conquête spatiale… Nous sommes à Ala-Too, le plus vieux cinéma de Bichkek, situé près d’une grande place éponyme, en plein centre de la capitale du Kirghizistan, pays indépendant depuis 2011 à la suite de la chute de l’URSS. C’est dans ce monument culturel protégé que s’est ouverte le 10 septembre 2026, en présence de plus de 300 spectateurs, la deuxième édition du UmutDoc, avec la projection notamment d'Algimantas Vidukyrgyz, du réalisateur kirghiz Tynay Ibragimov. Le film retrace un pan de la vie du défunt cinéaste Algimantas Vidugiris, à qui le festival rend hommage à travers une rétrospective à l'occasion du 90e anniversaire de la naissance de celui qui fut l'un des fondateurs du cinéma national kirghiz.

Affiche du festival UmutDoc 2026, qui se tient du 10 au 14 septembre à Bichkek, au Kirghizistan. Le festival rend hommage cette année au célèbre réalisateur Algimantas Vidugiris.
Affiche du festival UmutDoc 2026, qui se tient du 10 au 14 septembre à Bichkek, au Kirghizistan. Le festival rend hommage cette année au célèbre réalisateur Algimantas Vidugiris. © UmutDoc

« L'humanité, l'histoire et la culture sont au centre des films d'Algimantas Vidugiris »

Né en Lituanie en 1936, à l’époque soviétique, Algimantas Vidugiris s’installe au Kirghizistan, épouse une Kirghize et adopte sa culture pour laquelle il s’engage avec passion jusqu'à son dernier souffle. Reconnaissants, les Kirghiz le considèrent sans réserve comme l’un des leurs. D’où d’ailleurs le titre de l'un des deux films d’ouverture qui lui est consacré : Algimantas Vidukyrgyz – le second terme, « Vidukyrgyz », étant composé de « Vidu » (les quatre premières lettres du nom du cinéaste) et de « Kyrgyz » (la graphie anglaise du mot « Kirghiz »). Un hommage rendu à juste titre, puisque cette grande figure a profondément marqué le cinéma documentaire au Kirghizistan et hors de ses frontières. « L'humanité, l'histoire et la culture sont au centre de ses films », rappelle Aisuluu Koichubekova, productrice d’UmutDoc

Aisuluu Koichubekova, productrice du festival UmutDoc à Bichkek, au Kirghizistan: «L'humanité, l'histoire et la culture sont au centre des films d’Algimantas Vidugiris.»
Aisuluu Koichubekova, productrice du festival UmutDoc à Bichkek, au Kirghizistan: «L'humanité, l'histoire et la culture sont au centre des films d’Algimantas Vidugiris.» © Kèoprasith Souvannavong / RFI

L’œuvre d’Algimantas Vidugiris, décédé en 2010, continue d’inspirer les jeunes d’aujourd’hui, au Kirghizistan comme à l’étranger. « Nous connaissons bien son travail. Nous apprécions tout particulièrement "Castles in the Sand" [« Châteaux de sable », 1967, court métrage documentaire, récompensé à l'international, sur la fragilité des créations humaines face au temps, NDLR] et "Naryn Diary" [« Le Journal de Naryn », 1971, un documentaire remarquable sur la construction d'un barrage hydroélectrique en haute montagne, NDLR]. À nos yeux, ses films illustrent parfaitement comment le documentaire peut puiser sa dimension dramatique non pas dans des événements mis en scène, mais dans la vie elle-même. Nous sommes séduits par cette approche fondée sur l'observation du réel ; c'est une démarche qui nous intéresse vivement, en tant que cinéastes », témoignent ainsi Aliman Toktogulova, âgée de 29 ans, et Karash Zhanyshov, de trois ans son aîné.

Co-réalisateurs, Aliman Toktogulova et Karash Zhanyshov présentent, au UmutDoc 2026, The Dogs (« Les Chiens »), un film fort, de 61 minutes, sur la profusion de chiens errants et les questions de société que leur triste sort soulève au Kirghizistan. « L’une des raisons pour lesquelles nous avons choisi ce sujet est son caractère assez ambigu. Nous ne voulions pas donner au public une réponse toute faite ni lui dire ce qu’il devait penser. Nous voulions simplement lui donner matière à réflexion. Pour nous, il était important que le film puisse susciter une discussion autour de questions plus larges et essentielles : l’humanisme, la justice et la manière dont nous traitons les autres êtres vivants. »

Aliman Toktogulova, réalisatrice kirghize, au festival UmutDoc 2026 à Bichkek, au Kirghizistan: «Notre objectif est de transmettre des informations d’une manière artistique.»
Aliman Toktogulova, réalisatrice kirghize, au festival UmutDoc 2026 à Bichkek, au Kirghizistan: «Notre objectif est de transmettre des informations d’une manière artistique.» © Kèoprasith Souvannavong / RFI

Transmettre des informations « d’une manière artistique »

Il existe plusieurs types de films documentaires. Aliman Toktogulova et Karash Zhanyshov ont, eux, plutôt opté pour le documentaire d’auteur. Ils expliquent leur choix : « Notre objectif n’est pas seulement de transmettre des informations. Bien sûr, nous en transmettons certaines au public, mais pour nous, il s’agit surtout de les présenter d’une manière artistique. Chaque documentariste le fait à sa manière. Nous avons le sentiment que cette approche offre davantage de liberté, et c’est pourquoi nous avons choisi cette voie. »

Autre long métrage documentaire poignant présenté au UmutDoc cette année : We Live Here (« Nous vivons ici »), de la réalisatrice kazakhe Zhanana Kurmasheva, 36 ans, elle aussi admiratrice d’Algimantas Vidugiris. « Algimantas Vidugiris est l'une des figures les plus importantes pour les documentaristes. Nous avons beaucoup appris de ses films. Il en existe une multitude, mais "Castles in the Sand" [« Châteaux de sable », NDLR] compte parmi les plus grands documentaires ; c'est une œuvre dont les images sont tout simplement inoubliables. »

Récit bouleversant, We Live Here traite de l'ancien site d'essais nucléaires de Semipalatinsk, qui a été en activité pendant quarante ans à l'époque de l'URSS. Le Kazakhstan compte encore de nombreuses victimes de ces essais nucléaires, et le film montre la situation actuelle dans cette région. « J'ai réalisé ce film parce que, durant mon enfance, ma mère m'a souvent parlé de ce site d'essais, des souffrances endurées par la population à cause des bombes et de la stigmatisation dont les habitants faisaient l'objet, étant perçus comme des malades. Ma mère elle-même a vécu cette situation, puisqu'elle est née là-bas », confie Zhanana Kurmasheva. 

Et d’ajouter : « Avant de découvrir la région, je pensais que tous les problèmes étaient résolus, tant d'années s'étant écoulées depuis la fermeture du site. Pourtant, lorsque je l'ai vue de mes propres yeux, j'ai eu le cœur brisé. Je me suis demandé pourquoi les gens souffraient encore et pourquoi nous restions si indifférents face à ce traumatisme collectif. J'ai alors compris que je ne pouvais pas rester à l'écart. Je voulais que les spectateurs prennent conscience de notre vulnérabilité et comprennent qu'il ne s'agit pas seulement de l'histoire d'une famille ou d'un pays. L'arme nucléaire est un problème qui nous concerne tous à l'échelle mondiale, car un conflit survenant à un bout du monde a des répercussions à l'autre bout. Chacun a le droit de vivre dans un monde sûr. »

Pour relater cet épisode tragique en raison des graves conséquences sanitaires et environnementales subies par les populations civiles, le choix du documentaire d’art et essai s’est naturellement imposé à Zhanana Kurmasheva : « J'avais rassemblé de nombreuses informations sur le sujet au fil de mes recherches. J'ai fini par comprendre que le documentaire de création était la seule façon de raconter cette histoire. Je ne voulais pas seulement la raconter, mais aussi transmettre un sentiment d'anxiété diffuse, une impression de mauvais présage. Je souhaitais travailler sur l'atmosphère du lieu et sur la mémoire. »

Des récits profonds, humains, dans un monde en conflit et hyperconnecté

Pour partager le fruit de leurs réflexions et proposer aux spectateurs un regard intime et singulier sur le monde, Aliman Toktogulova, Karash Zhanyshov et Zhanana Kurmasheva ne sont pas les seuls à préférer le documentaire d’art et d’essai. Cette forme séduit par sa capacité à raconter, sans filtre, le réel avec la sensibilité du cinéma de fiction. Une forme caractérisée par une esthétique souvent très soignée pour l’image, le son et le montage, et qui suscite un engouement certain chez les cinéastes et chez un public en recherche de récits profonds, humains et authentiques dans un monde en conflits et hyperconnecté où l’actualité immédiate prime sur les questions de fond comme la réalité sociale, l’environnement, le rapport au vivant, l’identité, la famille, la mémoire collective et personnelle, le rapport entre traditions et modernité, etc. 

Le Kirghizistan, un des pays les plus dynamiques pour le documentaire d’art et d'essai en Asie centrale

Pour redonner du temps au temps et offrir cet espace de réflexion au public à travers des films documentaires d’art et d’essai, il existe une multitude de talents en Asie centrale. Dans ce domaine, le Kirghizistan connaît un véritable essor et apparaît comme l'un des pays les plus dynamiques dans la région, selon de nombreux experts.

« Nous possédons une solide tradition documentaire héritée de l'époque soviétique. Des réalisateurs ont fondé une école de pensée où le documentaire était envisagé comme une forme de cinéma à part entière, et non comme une simple captation de la réalité. Le phénomène souvent qualifié de "miracle kirghiz" était, dans une large mesure, lié à la création documentaire », explique Daniel Berger, documentariste kirghiz, auteur et producteur d'impact (professionnel chargé de concevoir et de piloter une stratégie pour qu'un film serve de levier pour changer la société). « Après l'effondrement de l'Union soviétique, les ressources financières pour le cinéma ont quasiment disparu. Si la production de films de fiction est devenue extrêmement difficile, l'école et les talents, eux, ont perduré. C'est ainsi que de nombreux cinéastes se sont tournés vers le documentaire. Ce genre était l'une des rares voies leur permettant de continuer à travailler, car il était plus abordable sur le plan économique. »

Puis, un fait intéressant s'est produit : ces cinéastes sont devenus enseignants. Ils ont transmis leur expérience à la génération suivante. « Je pense que ce dont nous sommes témoins aujourd'hui résulte en partie de cette transmission générationnelle. Je ne décrirais donc pas cet essor actuel comme un phénomène soudain ; il s'apparente davantage à la floraison d'un arbre planté il y a plusieurs décennies », développe Daniel Berger, par ailleurs réalisateur du film Well, you know, I had a son (« Eh bien, vous savez, j'ai eu un fils »), qui figure parmi les huit longs métrages en compétition au UmutDoc 2026.

Daniel Berger, réalisateur kirghiz, au festival UmutDoc 2026 à Bichkek: «Nous possédons une solide tradition documentaire héritée de l'époque soviétique. Des réalisateurs ont fondé une école de pensée où le documentaire était envisagé comme une forme de cinéma à part entière, et non comme une simple captation de la réalité.»
Daniel Berger, réalisateur kirghiz, au festival UmutDoc 2026 à Bichkek: «Nous possédons une solide tradition documentaire héritée de l'époque soviétique. Des réalisateurs ont fondé une école de pensée où le documentaire était envisagé comme une forme de cinéma à part entière, et non comme une simple captation de la réalité.» © Kèoprasith Souvannavong / RFI

« Réaliser des documentaires est une façon d'affirmer notre présence »

Quel est alors le secret du succès du Kirghizistan dans le domaine du documentaire ? « Je pense que le facteur principal est notre tradition de liberté d'expression », estime Daniel Berger. « Historiquement, le Kirghizistan a connu un espace public relativement ouvert par rapport à une grande partie de la région. Il existe une tradition consistant à exprimer ouvertement ses opinions et à aborder des sujets délicats. C'est particulièrement important pour le documentaire d'auteur, car les documentaristes ont besoin de la liberté d'observer la société, de la questionner et parfois de la critiquer. Mais il existe une autre raison, plus personnelle. Le documentaire est pour nous un moyen de nous rendre visibles. Nous sommes un petit pays et nous voulons dire au monde que nous existons, que des gens vivent ici, que nous avons notre propre histoire et notre propre façon d'appréhender la réalité. En ce sens, réaliser des documentaires ne se résume pas, pour nous, à faire du cinéma. C'est une façon d'affirmer notre présence. »

Le manque de moyens financiers 

Quelle est la situation en matière de documentaires d’auteur dans les autres pays d’Asie centrale ? Pour la réalisatrice Zhanana Kurmasheva, le Kazakhstan, par exemple, « voit aujourd'hui émerger un nombre croissant de nouveaux documentaires de création réalisés par des femmes. Beaucoup d'entre eux sont projetés dans des festivals internationaux et y remportent des prix. Toutefois, nous manquons de visibilité et de soutien financier dans notre pays. Il est très difficile de réunir un budget ; beaucoup pensent encore que le documentaire ne justifie pas d'investissements importants et qu'un format télévisuel suffit. Nous ne bénéficions pas de distribution en salles, si bien que nos réalisations restent confidentielles : le public ne voit pas nos films et ignore même leur existence ».

D’après les experts, l’Asie centrale reste insuffisamment connectée aux producteurs, diffuseurs et plates-formes internationaux. « L'accès aux financements étrangers est également bien plus limité que pour les cinéastes d'autres régions du monde. Et il n'existe pratiquement pas de circuit de distribution en salles pérenne pour les documentaires d'auteur », souligne Daniel Berger.

Aider les cinéastes à contourner les difficultés

« C’est pour aider les cinéastes à contourner ces difficultés que nous avons créé UmutDoc », indique Aisuluu Koichubekova, sa productrice. Le festival propose deux sections compétitives (longs et courts métrages documentaires) ainsi que des projections spéciales et des rétrospectives. En parallèle des projections, la plate-forme professionnelle du festival, UmutDoc Industry, organise des master class (des classes de maître), des sessions de pitchs de projet (des argumentaires de projet de film) pour décrocher un financement, et des rencontres professionnelles animées par des experts internationaux afin de soutenir le développement du cinéma d'auteur en Asie centrale. « L'accès à l'ensemble – projections de films, formations, classes de maître, pitchs, accompagnements de projets, discussions sur le financement et la distribution – est entièrement gratuit et ouvert au public ! », insiste Aisuluu Koichubekova. « Notre but est de favoriser et de soutenir la création, le développement et la promotion du cinéma documentaire d'auteur en Asie centrale, et aussi de renforcer la coopération professionnelle internationale. »

Une «master class» (classe de maître) sur la coproduction cinématographique au festival UmutDoc 2026, à Bichkek, au Kirghizistan.
Une «master class» (classe de maître) sur la coproduction cinématographique au festival UmutDoc 2026, à Bichkek, au Kirghizistan. © UmutDoc

Les experts internationaux viennent, cette année, d’Asie centrale et surtout d’Europe, notamment de France, d’Allemagne et d’Espagne. Parmi eux : Vincent Förster, responsable du programme courts métrages de la section « Génération » au Festival international du film de Berlin. Membre du jury de pitchs de documentaires, « ma participation au UmutDoc est importante à divers égards », dit-il. « J'ai particulièrement hâte de découvrir des cinéastes dont je ne connaissais pas encore le travail et d'en apprendre davantage sur les tendances, les sujets et les défis actuels du cinéma d'Asie centrale. Cette région a historiquement été sous-représentée dans de nombreux festivals internationaux ; je considère donc cela comme une occasion précieuse d'écouter, d'apprendre et de nouer des liens durables. Je suis curieux de découvrir les films, mais aussi les personnes qui les réalisent, les échanges qu'ils suscitent et le public qui les regarde. Les festivals offrent une expérience qu'il est difficile de retrouver en regardant un film seul chez soi : celle de le vivre ensemble. Ils créent des liens entre cinéastes et spectateurs, favorisent le dialogue et la confrontation des points de vue, et contribuent à bâtir un sentiment de communauté autour du cinéma. Ils nous permettent également de découvrir des histoires et des perspectives que nous n'aurions peut-être jamais rencontrées autrement. Pour moi, c'est là tout l'intérêt des festivals comme UmutDoc », estime Vincent Förster.

« Les documentaires d’auteur sont en général considérés comme secondaires dans les festivals internationaux. Maintenant, avec UmutDoc, premier et unique festival dédié au cinéma d’art et d’essai en Asie centrale, nous avons enfin un chez-nous », renchérit pour sa part la réalisatrice kazakhe Aizhan Kassymbek.

► Le festival UmutDoc à Bichkek, au Kirghizistan, du 10 au 14 septembre 2026 : https://www.umutdoc.org/

► Pour aller plus loin : 

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