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Friday, October 9, 2026

« J’aimerais qu’on n’oublie pas la raison pour laquelle on a fait cette Marche blanche » : Jean-Denis Lejeune s’exprime avant la diffusion sur RTL d’un documentaire exceptionnel, « les prédateurs n’ont pas disparu… »

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La foule ! On ne s’attendait pas du tout à avoir autant de personnes dans la rue. Des gens m’ont dit qu’ils n’avaient pas pu sortir du train tellement la gare était pleine. On était portés par les gens et écrasés par l’émotion et par l’ampleur que ça avait pris.

Vous dites dans le documentaire : « On aurait pu faire basculer le pays. » C’est-à-dire ?

On était aussi quelques jours après le dessaisissement du juge Connerotte. Il y avait de la colère dans la population, les gens n’avaient plus confiance dans la justice et le système politique, et ils voulaient quelque part se sentir représentés par des combattants comme nous l’avons été. Si je dis ça, ce n’est pas par présomption mais parce qu’on nous l’a dit plusieurs fois.

Elle ne vous a pas fait peur, cette attente ?

Ça nous a donné l’énergie de continuer. On a mené un lourd combat pour qu’on retrouve les petites vivantes. On a échoué. Mais les petites sont devenues les petites de tout le peuple. L’élan de générosité qu’on a connu était incroyable !

La Marche blanche a été un moment de communion nationale unique. Que voulez-vous qu’on en retienne trente ans plus tard ?

J’aimerais qu’on n’oublie pas la raison pour laquelle on a fait cette Marche blanche : pour la mémoire des petites et pour que cela n’arrive pas à d’autres enfants. Aujourd’hui encore, des enfants sont victimes de la pédophilie. Les prédateurs n’ont pas disparu, ils sont derrière les écrans des GSM, des ordinateurs.

Ce documentaire a pour sous-titre « Le récit d’un papa ». Vous avez hésité à accepter de témoigner à nouveau ?

Je reçois parfois des messages désagréables, du genre : « C****, t’as encore ta tête dans le journal ». J’avoue ne pas comprendre comment je peux déranger certaines personnes. Si j’accepte de répondre à la presse, ce n’est pas pour voir ma tête à la télé. C’est la continuité d’un combat que je me suis promis de mener à la mémoire des enfants. Et je ne voudrais pas, quelque part, donner le sentiment d’être égoïste et de lâcher alors qu’il y a peut-être encore quelque chose à faire.

Ça vous énerve plus que cela ne vous blesse, ces commentaires ?

Honnêtement, ça m’a touché. Ça m’a donné plusieurs fois l’envie d’abandonner. Et puis, finalement, je me dis : pourquoi je laisserais tomber ? Ça ne reste jamais qu’une minorité de personnes. Et si le fait d’exprimer un avis, même dérangeant pour certains, peut faire émerger chez un lecteur, une lectrice ou un spectateur, des conclusions ou des idées pour faire avancer, améliorer les choses, alors tant mieux. Mon combat, c’est un devoir de mémoire. C’est pour ça que je le fais. Ce n’est pas pour qu’on pleure sur mon sort.

Régulièrement est revenue dans l’actualité la question de la libération de Marc Dutroux, portée par Maître Dayez, qui a pris sa retraite il y a quelques mois. La possibilité que Dutroux puisse sortir de prison existe ?

Maître Dayez ! On voit bien que ce n’est pas sa fille qui a été enlevée, violée, torturée et qu’on a laissée mourir de faim ! Quant à Dutroux, il ne peut pas sortir de prison dans le sens où il n’y a pas de rapport favorable des psychiatres et qu’il faut cinq avis positifs du tribunal de l’application des peines. Maintenant, je dis : est-ce qu’à un moment donné… à cause de la surpopulation dans les prisons… Cette possibilité est minime, mais elle existe. Vous savez, ça fait dix-huit ans qu’on parle de la libération conditionnelle de Dutroux. En 2008, il pouvait déjà commencer à demander sa libération conditionnelle. Pourquoi donner des peines de perpétuité avec mise à disposition du gouvernement si ce n’est pas pour les exécuter ? C’est ça qui me révolte. Là, il y a encore un gros, gros travail à faire. Et quelque part, ça, je peux en faire mon combat.

Ça fait dix-huit ans que ça continue à vous arracher le cœur…

Ça nous arrache le cœur depuis qu’on nous a enlevé les petites. Ça nous arrache le cœur de savoir comment les enquêtes ont été menées, ça nous arrache le cœur de voir comment certains magistrats n’ont pas ordonné des devoirs d’enquête. Ce qu’il a fallu pleurer pour essayer d’avoir une reconstitution, pour essayer de comprendre, pour essayer d’aller chercher des éléments ! On a fait des dossiers bis qui ne sont nulle part, avec des analyses qui n’ont jamais été exploitées. Donc oui, ça, franchement, c’est inacceptable, inadmissible de la part des magistrats.

Selon vous, des coupables n’ont pas été trouvés…

Mon intime conviction, c’est que Dutroux est un type qui se faisait de l’argent, un trafiquant. Dans la cache où les petites étaient, il y avait une tache de sang de Julie et, sur cette tache de sang, il y avait une trace de sperme. Elle n’appartient pas aux trois hommes qui étaient dans le box des accusés au tribunal. Mais alors, à qui ? Et là, ni lui ne parle, ni la justice n’est capable de le faire parler. Quand je dis la justice, je parle des services de police et des magistrats. Alors, qu’on m’explique ! C’est ce que j’attends. Quand on m’aura expliqué, à ce moment-là, je me tairai. Moi, je suis persuadé qu’il y a d’autres personnes qui ont participé à ça. Maintenant, qu’elles soient encore vivantes ou non, je n’en sais rien. Vivre avec ces points d’interrogation, cette absence de réponse, je le fais. Ce qui est terrible, c’est que ces gens-là ont peut-être continué leur manège et donc qu’il y a eu potentiellement d’autres victimes…

Cette année a été lourde de dates noires au calendrier. Dans quel état d’esprit êtes-vous ?

On parle des dix ans, des vingt ans, etc., mais chaque année est une épreuve. Chaque Noël, par exemple, fait ressentir l’absence. Le manque de Julie est à jamais présent. Je vous donne un exemple : il n’y a pas longtemps, une jeune dame est venue me trouver, c’était une copine de classe de Julie. Ça m’a fait un choc, parce que Julie, pour moi, c’est à jamais une enfant de 8 ans. Je ne peux pas imaginer quelle jeune fille elle serait aujourd’hui.

Et votre fils, comment s’en est-il sorti ?

Maxime va bien, il est papa de deux enfants. On a essayé de l’encadrer au mieux, de lui donner une éducation comme on peut en donner à chacun de ses enfants et d’essayer de ne pas le traumatiser. On a cette chance. C’est lui qui a tout le mérite, qui a eu la force de pouvoir gérer et de s’en sortir le mieux possible.

Un tournant dans notre histoire

Ceux qui y étaient vous racontent encore intact le souvenir de cette foule agglutinée dans la capitale, le long des boulevards, marchant côte à côte dans le respect et le silence, des célébrités comme Salvatore Adamo ou François Pirette au milieu des anonymes, sans clivages, ni linguistiques ni politiques. Une même émotion – le recueillement –, les mêmes valeurs – défendre nos enfants contre la pédophilie, lutter contre les injustices – soudaient les plus de 300.000 personnes qui avaient répondu présent à l’appel des parents Russo et Lejeune de se rassembler en mémoire des disparues. Ce 20 octobre 1996, les petites Julie et Mélissa étaient encore plus les enfants de tout un pays. Parce que cette Marche blanche a été un tournant dans l’histoire de notre pays, ce documentaire la replace dans son contexte et ses enjeux. Il rappelle son héritage. Le gouvernement, sous la pression populaire, se devait de mettre en place des réformes. Sans cette mobilisation citoyenne, sans doute, n’auraient pas été restructurés les services de police en créant une police intégrée, afin de mieux coordonner les enquêtes. Sans cette mobilisation, n’auraient pas été mis en place les tribunaux d’application des peines et n’aurait pas été votée une loi qui accorde aux victimes le droit d’accéder au dossier d’instruction. Sans ce drame et cet impardonnable gâchis, Jean-Denis Lejeune n’aurait pas créé Child Focus. Voilà pourquoi il est bon de s’en souvenir.

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