Les BRICS, ou la revanche d’Evguéni Primakov

Ce déplacement s’inscrit dans une séquence diplomatique qui a souligné les nouvelles priorités du Kremlin. Le 31 août, Vladimir Poutine s’était en effet rendu à Bichkek pour participer au sommet de l’Organisation de coopération de Shanghai (OCS) en marge duquel il a eu des entretiens avec les présidents chinois et turc. Il avait ensuite rejoint Vladivostok où se tient tous les ans au début du mois de septembre le Forum économique oriental (dont les invités d’honneur cette année étaient le président indonésien et le Premier ministre mongol).
Le développement spectaculaire du vecteur oriental de la diplomatie russe a valeur de triomphe posthume pour une figure quelque peu oubliée en Occident : Evguéni Primakov. Natif de Kiev, fin arabisant, ce " grand commis de l’empire " a pourtant eu un parcours exceptionnel : correspondant de la Pravda (une couverture habituelle pour les agents du KGB) au Caire dans les années 1960, émissaire officieux du Kremlin au Moyen-Orient sous Brejnev, directeur de deux prestigieux instituts de recherche à Moscou avant la Perestroïka, homme des missions délicates – notamment dans le Caucase – sous Gorbatchev puis, après l’effondrement de l’URSS, chef du renseignement extérieur (1991-1996), ministre des Affaires étrangères (1996-1998) et Premier ministre (1998-1999). Appelé par Boris Eltsine à la tête du gouvernement alors que la Russie était au bord du gouffre, il parvint, en quelques mois, à stabiliser la situation et à amorcer une trajectoire nouvelle pour le pays.
Sur le plan extérieur, Evguéni Primakov a, dès le début des années 1990, mis en garde contre les conséquences de l’élargissement de l’OTAN. Le 24 mars 1999, en route pour les Etats-Unis, il ordonne au pilote de son avion de faire demi-tour après que le vice-président américain Gore l’a informé du déclenchement des frappes de l’OTAN contre la Yougoslavie. Surtout, Evguéni Primakov, dès cette époque, promeut un " triangle géopolitique " Russie-Chine-Inde. Il suscite alors au mieux de l’indifférence, au pire une certaine condescendance. Sa vision du monde est cependant validée aujourd’hui. Vladimir Poutine – que l’entourage de Boris Eltsine a mis sur orbite à l’été 1999 pour faire barrage à Evguéni Primakov – l’a largement reprise à son compte depuis son retour au Kremlin en mai 2012 (sauf sur l’Ukraine – on sait de bonne source que l’ancien chef du SVR, lors de séminaires organisés à l’IMEMO en 2014, avait émis des réserves sur la politique du Kremlin en Crimée et dans le Donbass).
Aujourd’hui, les BRICS font en quelque sorte figure de divine surprise vu de Moscou. Le simple acronyme créé en 2001 par l’économiste de Goldman Sachs Jim O’Neil pour désigner les quatre économies émergentes au plus fort potentiel (à l’époque, l’Afrique du Sud ne faisait pas partie de l’attelage) s’est transformé en un forum où se discute – et se fait – une partie du monde de demain. Certes, les BRICS ne sont pas une organisation ni a fortiori une alliance. La Russie n’y est que coactionnaire et elle doit tenir compte des sensibilités de certains de ses membres qui ne souhaitent pas sa transformation en plateforme antioccidentale. Il n’en demeure pas moins que les BRICS offrent des avantages majeurs pour Moscou. Faisant écho à ses thèses sur la " majorité mondiale " et sur le glissement du centre de gravité de l’économie et des affaires internationales, les BRICS offrent à la Russie un outil flexible, adapté à la nouvelle donne et où elle joue un rôle important mais pas dominant, ce qui lui permet d’être audible. Sans les BRICS, le Kremlin aurait sans doute plus de mal à structurer sa politique auprès des nouvelles puissances émergentes en Afrique, au Moyen-Orient et en Asie.
Grand acquis de la présidence Poutine, le renforcement des BRICS n’est pourtant pas une panacée stratégique. La nouvelle guerre du Golfe conduit les dirigeants russes à s’interroger sur le bien-fondé d’un l’élargissement à des pays en conflit ouvert ou larvé. S’ils sont généralement prudents dans l’expression de leurs critiques dans le dossier ukrainien, les BRICS ne sont pas le levier qui pourrait permettre au Kremlin de faire basculer l’ensemble du " Sud global " sur ses positions. Et s’ils renforcent indiscutablement la stature internationale de la Russie, les BRICS ne sont en rien une réponse à ses deux principaux défis géopolitiques – le détachement de son ex-empire et l’avenir de sa relation avec le reste de l’Europe.

Arnaud Dubien dirige l’Observatoire franco-russe à Moscou depuis sa création en 2012. Il a précédemment été rédacteur en chef de plusieurs publications spécialisées sur l’espace post-soviétique, notamment Russia & Ukraine Intelligence et l’édition russe de la revue Foreign Policy. Chercheur associé à l’IRIS, Arnaud Dubien est par ailleurs le conseiller du président de l’Institut Choiseul pour la Russie.
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