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Friday, November 6, 2026

Les Palestiniens d'Israël, près de huit décennies de discriminations

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Depuis les résultats des législatives en Israël, les partis arabes font beaucoup parler d'eux, considérés par certains comme les prochains « faiseurs de roi ». Qui est cette population arabe et comment vit-elle en Israël, séparée du reste des Palestiniens des Territoires occupés et de Jérusalem-Est ?

« Le nouvel État assurera une complète égalité de droits sociaux et politiques à tous ses citoyens, sans distinction de croyance, de race ou de sexe. » Le 14 mai 1948, la Déclaration d'indépendance d'Israël est claire : tous les citoyens du pays naissant sont dorénavant égaux.  

En 1948, quelque 150 000 Palestiniens échappent à l'expulsion et se retrouvent aux côtés des 600 000 juifs alors présents - les autres, environ 800 000, sont chassés de leur terre par Israël durant la Nakba (1947-1949). Ceux qui restent deviennent dès lors des citoyens israéliens, ayant le droit de voter ainsi que celui d'être élu. Appelés Arabes israéliens, Arabes israéliens d'origine palestinienne ou Palestiniens d'Israël, ils subiront pourtant dès le départ un traitement différent de celui accordé aux juifs. 

Un traitement qui ne cesse de discriminer ces Palestiniens qui représentent pourtant aujourd'hui plus de 20% de la population du pays, soit près de deux millions d'âmes -chiffre qui inclut les quelque 350 000 Palestiniens de Jérusalem-Est, dont la majorité ne possède pas la nationalité israélienne mais un statut de résident permanent. Ces citoyens arabes sont musulmans à 80 %, chrétiens pour 8 % d'entre eux et druzes à 9 %. 

Une citoyenneté israélienne mais pas de nationalité 

Si dès 1948 les Arabes israéliens possèdent la citoyenneté israélienne, ils n'en ont pas la nationalité. Israël, d'emblée, pour sauver le caractère ethnique, établit une distinction entre citoyenneté et nationalité, car il n'y a pas de nationalité israélienne. Les Palestiniens d'Israël détiennent la nationalité arabe, tandis que les juifs possèdent la nationalité juive. Une distinction qui entraîne de nombreuses discriminations (dans l'emploi, le foncier, etc.) et qui sera inscrite sur leur carte d'identité jusqu'aux années 2000.  

Par ailleurs, de 1948 à 1966, les Palestiniens d'Israël, à la différence de leurs concitoyens juifs, vivent sous un « régime militaire ». S'ils ont la reconnaissance formelle de leur égalité citoyenne, ils subissent dès lors un traitement spécial, ils sont la cible d'atteintes répétées à leurs libertés civiles et à leurs conditions de vie quotidienne. À cette époque, en 1956, se produit le massacre de Kafr Qassem : la police israélienne tue une cinquantaine de paysans arabes qui rentraient de leurs champs en Galilée. Premier membre non juif d'un gouvernement israélien et vice-ministre de la Santé, Abd el-Aziz Zou’bi déclarait au quotidien Yediot Aharonot en juillet 1973 : « Les Arabes israéliens sont plus malheureux que leurs frères des territoires occupés ». 

Trois ans plus tard, en 1976, face aux expropriations dont ils sont de plus en plus victimes, les Palestiniens d'Israël se mettent en grève après l'annonce des autorités de confisquer 2 500 hectares en Galilée. En 1979, le général Avigdor Ben-Gal, commandant de la région nord d'Israël, déclare que les Arabes d'Israël sont « un cancer dans le corps du pays ». Dans les colonnes de Haaretz un an plus tard, Itzhak Shamir, alors ministre des Affaires étrangères, déclare que « la Galilée ne sera pas la Galilée des goïm, mais celle des juifs » ( « Guelilah-goyim », en hébreu, signifie « Galilée, terre des goïm », traduite par « terre des Nations », et utilisée dans l'Ancien Testament, et rappelle que des populations diverses coexistaient depuis longtemps dans cette région). Le 30 mars 1976, appelé Journée de la terre, six Palestiniens d'Israël sont tués, plus de cent autres sont blessés et les arrestations se comptent par dizaines.  

Les Arabes israéliens protestent contre la violence et les meurtres au sein de leur communauté dans la ville de Majd al-Krum au nord du pays, le 3 octobre 2019.
Les Arabes israéliens protestent contre la violence et les meurtres au sein de leur communauté dans la ville de Majd al-Krum au nord du pays, le 3 octobre 2019. AHMAD GHARABLI / AFP

Une population de seconde zone dès le départ 

En pleine période des accords d'Oslo de 1993, le chef du Likoud Ariel Sharon se rend sur l'Esplanade des Mosquées à Jérusalem le 28 septembre 2000. La deuxième Intifada débute. L'armée -et non la police- tire sur de nombreux Palestiniens d'Israël manifestant leur mécontentement. Le journaliste israélien Joseph Algazy recueille, entre autres, le témoignage du poète palestinien Mohammed Hamzeh Ghanayem, citoyen israélien, qu'il publie à l'époque dans Haaretz et dans Le Monde diplomatique. « Le prix sanglant que nous, les citoyens arabes d’Israël, avons payé pour avoir exprimé notre solidarité avec nos frères des territoires palestiniens a démontré à nouveau qu’aux yeux de l’establishment israélien et d’une partie de la société juive de ce pays — qui est aussi le nôtre — nous ne sommes pas des citoyens à part entière, mais des étrangers, et, pis encore, des ennemis. La féroce répression de ces jours-ci a été plus terrible encore que celle du fameux jour de la terre, le 30 mars 1976. Bref, chacun d’entre nous, après cette horrible expérience, peut dire à nouveau : "Mon pays, mon État, tue mon peuple, me tue" ». 

Les discriminations se poursuivent. En 2003, Israël adopte la « Loi sur la citoyenneté » invoquant la sécurité pour justifier ce qui constitue une discrimination raciale institutionnelle. Cette loi, illégale au regard du droit international relatif aux droits humains, empêche les Palestiniens des territoires occupés de vivre avec leur famille à Jérusalem et en Israël. Alors qu'elle devait être en vigueur pour une durée d'un an, la Cour suprême israélienne l’a maintenue contre, en 2006 et en 2012 par exemple, l’avis de la majorité des juges ayant reconnu ce texte contraire aux droits humains, affectant la vie familiale de façon disproportionnée puisqu'interdisant le regroupement familial. À l'extrême opposé, la « Loi du retour » permet aux juifs du monde entier de s'installer en Israël et d'y obtenir les mêmes droits et privilèges que les Israéliens.  

Le tournant de 2018 

Le ton se durcit encore un peu plus le 19 juillet 2018 : la Knesset adopte une loi fondamentale intitulée « Loi État-nation du peuple juif ». Dorénavant, « seul le peuple juif a droit à l'autodétermination en Israël » (article 1), ce qui ancre le fait que les Arabes israéliens sont officiellement des citoyens de seconde zone, des métèques -au sens grec du terme-, des « résidents » sur leur propre terre. Ils ne sont pas partie prenante de la souveraineté du pays. En revanche, Israël devient constitutionnellement l'État des juifs du monde entier. « Depuis longtemps, analyse Karim Émile Bitar, chercheur associé à l'IRIS, professeur de relations internationales et spécialiste du Moyen-Orient, il y avait une contradiction entre ces deux impératifs que souhaitaient les pères fondateurs d'Israël : un État juif et démocratique. Aujourd'hui, on voit très clairement que c'est une impasse. Cette loi, notamment sur l'État nation de 2018, est venue marquer les limites de ce qu'on essayait de vendre à l'Occident : une démocratie libérale inclusive de tous ses citoyens. On a vu que le nationalisme ethnique et l'exclusivisme religieux l'avaient emporté sur la déclaration d'indépendance d'Israël qui, sur le papier, était censée garantir l'égalité des citoyens. Aujourd'hui, les masques sont tombés et on voit très clairement que ce racisme, qui était souvent latent, est en train de devenir un racisme manifeste. »   

Dans le même temps, l'arabe n'est plus considéré comme l'une des langues officielles du pays, la seule « langue d'État » étant dorénavant l'hébreu. « La "désarabisation" d'Israël est un processus continu depuis 1948, qui s'est intensifié au fil du temps, et notamment à Jérusalem », note Karim Émile Bitar. Le quartier de Cheikh Jarrah en est l'illustration. « Théoriquement les Arabes palestiniens sont égaux aux citoyens juifs. Mais très souvent, le diable se niche dans les détails, dans ces lois discriminatoires, dans cette volonté des habitants de certains quartiers de ne pas se mêler aux Palestiniens d'Israël. Et dans cette suspicion généralisée, notamment depuis le 7-Octobre, où quiconque exprime la moindre réserve contre la politique menée par Netanyahu à Gaza est immédiatement, si c'est un Palestinien d'Israël, suspecté de sympathiser avec le Hamas ou avec le terrorisme, etc. Donc le climat devient très lourd. » 

Des arabes israéliens se rassemblent au sommet d'une mosquée de la ville de Lod le 13 mai 2021, lors d'affrontements avec des extrémistes d'extrême droite israéliens.
Des arabes israéliens se rassemblent au sommet d'une mosquée de la ville de Lod le 13 mai 2021, lors d'affrontements avec des extrémistes d'extrême droite israéliens. AFP - AHMAD GHARABLI

Le 7-Octobre, un moment de bascule 

Depuis le 7-Octobre, les Palestiniens d'Israël ont interdiction de manifester de quelque manière que ce soit (dans la rue, à leur fenêtre ou sur les réseaux sociaux) leur solidarité avec les habitants de la bande de Gaza. Certains Palestiniens d'Israël ont été suspendus ou licenciés de leur travail, des étudiants font l'objet de mesures disciplinaires de la part de leur université, etc. 

La politique de « tolérance zéro » est devenue bien plus forte que lors des mobilisations de 2008, 2012, 2014 et 2021 envers les Gazaouis. « Si je reçois un appel d’un numéro israélien inconnu et qu’on me demande comment je m’identifie, je pourrais répondre que je suis sioniste et prêt à faire le service militaire, tellement j’ai peur ! Notre persécution depuis le 7 octobre nous a prouvé que l’expression “Arabe israélien” n’existe pas et n’existera jamais. Nous sommes des Palestiniens et nous le serons toujours », témoigne dans The Conversation le juriste palestinien Mohammed Abed El Qadir, citoyen d’Israël. 

En 2023 encore, les Arabes israéliens qui se sentent directement visés par la création d'une « garde nationale », sous les ordres du ministre de la Sécurité nationale, Itamar Ben Gvir. Il est « choquant » de « penser qu'une milice privée serait entraînée par un ministre qui nous embarrasse avec son manque de compréhension et qui a été reconnu coupable de soutien à un groupe terroriste et d'incitation au racisme », avait à l'époque dénoncé sur le réseau social X l'ex-ministre israélien de la Sécurité publique Omer Bar Lev. 

Un régime d'apartheid ?

La Convention internationale sur la suppression et la répression du crime d’apartheid (1973) qualifie d’« apartheid » les actes inhumains commis pour instituer ou maintenir la domination d’un groupe racial sur tout autre groupe racial afin de l’opprimer systématiquement (art. 2 de la Convention sur l’apartheid). L’apartheid est également considéré comme un crime contre l’humanité par le statut de Rome de la Cour pénale internationale, adopté à Rome en juillet 1998 et entré en vigueur le 1ᵉʳ juillet 2002. Ségrégation territoriale et restrictions de déplacement, saisies massives de biens fonciers et immobiliers, expulsions forcées, détentions arbitraires, tortures, homicides illégaux, etc., dans un rapport de 2022, Amnesty International démontre que « les lois [l'ONG en a répertorié une cinquantaine, NDLR], politiques et pratiques mises en place par les autorités israéliennes ont progressivement créé un système d’apartheid à l’encontre du peuple palestinien »  non seulement dans les territoires palestiniens occupés mais aussi en Israël et à l’encontre des réfugiés palestiniens présents dans des pays tiers.  

Depuis 2022, et sous le sixième gouvernement de Benyamin Netanyahu, les actes racistes envers les Arabes d'Israël n'ont cessé de croître, les crimes sont en hausse et la répression s'accentue, pas seulement en provenance des autorités. En 2025, selon la police israélienne, sur 309 victimes recensées dans tout le pays, 241 personnes ont été victimes de meurtre dans la population arabe. Près de 38% des familles arabes vivaient sous le seuil de pauvreté en 2024, soit presque deux fois plus que la moyenne nationale, l'accès à l'emploi étant plus difficile pour un Arabe, même diplômé, que pour un juif. « En Israël, cette distinction entre ceux à qui appartiennent véritablement l’État, c’est-à-dire les citoyens juifs, et les autres, constitue une norme sociale et politique, fondement des discours et des politiques racistes et suprémacistes », analyse sur son blog le chercheur Thomas Vescovi, spécialiste du conflit israélo-palestinien. 

« La grande majorité des Palestiniens d'Israël a senti dès le début que les discours parlant de citoyenneté, d'égalité des droits étaient empreints d'hypocrisie, poursuit de son côté Karim Émile Bitar. Ils se perçoivent comme des citoyens de seconde zone, et ils sont d'autant plus gênés par cela qu'ils voient aussi qu'ils sont instrumentalisés par la propagande israélienne vis-à-vis des Occidentaux, et c'est pour ça que ces élections sont significatives. Le vote massif de ces Palestiniens d'Israël est utilisé comme argument de propagande aux États-Unis, en Europe, pour dire : "Vous voyez, vous nous parlez d'apartheid, vous nous parlez de génocide alors que les Arabes se sont mobilisés en masse, ils ont voté". Mais à quoi cela sert de voter si pas un seul parti n'est prêt véritablement à leur tendre la main pour former une coalition ? C'est comme s'ils étaient devenus encore plus toxiques que Netanyahu. » 

Des militants de gauche israéliens réclament la formation d'un gouvernement incluant des partis arabes, devant la résidence de Gadi Eisenkot, chef du parti Yashar, à Herzliya, en Israël, le 29 octobre 2026.
Des militants de gauche israéliens réclament la formation d'un gouvernement incluant des partis arabes, devant la résidence de Gadi Eisenkot, chef du parti Yashar, à Herzliya, en Israël, le 29 octobre 2026. AP Photo/David Goldman - David Goldman

La « plus grande menace » pour Israël après l'Iran nucléaire 

Aux législatives israéliennes du 27 octobre, les partis arabes ont en effet enregistré un score historique. Les 21% de Palestiniens d'Israël, de plus en plus las de leur situation et de leur déclassement, se sont rendus en masse aux urnes. Les Partis arabes sont désormais au centre du jeu, mais quasiment aucun parti juif ne veut pourtant composer avec eux. Le président israélien, Isaac Herzog, a condamné ce 4 novembre les attaques « grossières » et « racistes » visant la minorité arabe israélienne à la suite de ces élections. « Si Eisenkot ne va pas vers une coalition avec ces députés arabes, analyse Karim Émile Bitar, cette mobilisation exceptionnelle ne se reproduira plus jamais parce qu'ils auront eu la confirmation définitive qu'ils sont en quelque sorte considérés comme des pestiférés par ce système politique israélien. » 

Yair Netanyahu, fils du Premier ministre sortant, a déclaré que les citoyens arabes représentaient une menace plus importante que les Palestiniens de Cisjordanie et de Gaza, la Turquie ou la montée de l'antisémitisme en Occident, déclarant qu'Israël ne pouvait survivre avec 20 % de sa population s'identifiant à ses ennemis. Pour Yair Netanyahu, ils constituent la « plus grande menace » pour Israël après l'Iran nucléaire. Trente ans auparavant, l'écrivain israélien David Grossman dans son ouvrage Les exilés de la Terre promise, parlait de « grossesse non désirée » pour évoquer la perception des Arabes par les juifs en Israël. 

À lire aussi«Il y a du racisme ici»: en Israël, la minorité arabe espère peser dans les législatives

« On voudrait parfois nous faire croire que ce genre de discours est quelque chose de nouveau, insiste Karim Émile Bitar. Ce qui est nouveau, c'est la radicalisation et le fait que ces discours de haine sont devenus quasi hégémoniques et ne sont plus tus. Il y a eu autrefois une certaine tentative d'une partie de la gauche israélienne de dire : "Nous refusons toute discrimination". Mais dans la pratique, la discrimination a toujours été là. Aujourd'hui, il y a une libération de la parole sans précédent depuis le 7 octobre, et on n'hésite pas à faire des appels à l'expulsion, au nettoyage ethnique... Beaucoup estiment qu'il aurait fallu, pour utiliser l'expression détestable, "finir le job", que David Ben Gourion n'a pas été assez loin. Autre contradiction : les mêmes qui nous disent qu'il n'y a pas eu de Nakba en 1948 disent qu'il faut une deuxième Nakba aujourd'hui. » En 2011, l'écrivain libanais Elias Khoury affirmait : « La Nakba n'est pas seulement un événement, mais c'est un processus qui n'a jamais cessé ». 

À écouter aussi, le podcast Palestiniens1/5 – Carte d’identité : réfugié

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