Maurice Duplessis révèle ses derniers secrets
Maurice Duplessis n’est plus le loup-garou que l’on a longtemps dépeint dans la foulée de la Révolution tranquille. Sa réhabilitation partielle des dernières décennies n’en fait pas moins un personnage polarisant. On l’a vu il y a cinq ans lors d’un échange vigoureux au salon Bleu entre Gabriel Nadeau-Dubois et François Legault. Le premier ministre caquiste en avait surpris plus d’un en se réclamant de l’héritage de celui qui a dirigé le Québec pendant 18 ans, entre 1936 et 1959.
« Ça se braque dès que son nom est mentionné sur les réseaux sociaux », constate André Martineau, le réalisateur du balado L’histoire en personne. Duplessis : maître chez lui. Les sept épisodes de la série cumulant plus de cinq heures d’écoute ont été mis en ligne sur Radio-Canada OHdio au lendemain des élections marquées par le retour des conservateurs au parlement québécois.
La série débute par la fin, au cimetière Saint-Louis de Trois-Rivières, où Duplessis a été inhumé au sommet de sa gloire, en 1959. Le trafic bien audible de l’autoroute avoisinante n’est guère propice au recueillement.
À l’animation, le collègue du Devoir Jean-François Nadeau plante le décor en soulignant les origines bourgeoises du politicien, qui se présentera plus tard en avocat du peuple. Le portrait se précise dans le cadre de ses échanges avec les historiens Pierre B. Berthelot, Alexandre Dumas, Andrée Lévesque et Jonathan Livernois.
Avec ses nombreux intervenants, sa musique de fond et ses effets sonores, Duplessis : maître chez lui va à contre-courant des balados de nouvelle génération misant sur les entrevues épurées de plus d’une heure. « On se situe dans la tradition du documentaire radiophonique », fait observer André Martineau. « Radio-Canada se fait une fierté de faire différent avec des histoires fortes où l’on réfléchit à la façon de raconter. »
Passion cachée
D’un épisode à l’autre, on assiste à la mutation du gentilhomme de province en chat de ruelle parlementaire, jusqu’à sa conquête du pouvoir à Québec en 1936. Le balado est plutôt exhaustif. On y traite même de la rumeur entourant la malformation des organes génitaux de Duplessis. « On a gardé ce segment parce que c’est dans le top trois des choses que les gens mentionnent quand on parle de lui dans une conversation », note André Martineau.
Célibataire endurci, le premier ministre unioniste n’était pas chaste pour autant, rappelle Pierre B. Berthelot, qui le dépeint en « être de désir ». Duplessis avait également un penchant pour la bouteille, ce qui l’a entraîné dans les bas-fonds à la suite de sa défaite électorale surprise de 1939. Le politicien déchu reprendra le pouvoir pour de bon en 1944, après avoir remplacé sa dépendance à l’alcool par une consommation abusive de jus d’orange.
André Martineau donne notamment la parole à la secrétaire de Duplessis, Auréa Cloutier, en pigeant dans les archives de Radio-Canada. Cette femme discrète révèle le quotidien du premier ministre dans la suite 1107 du Château Frontenac où il résidait, à Québec. La diffusion intégrale de cette entrevue fascinante de 1976 aurait pu faire l’objet d’un épisode en soi.
Le balado réalisé avec la collaboration de Marie-Michèle Giguère se veut une synthèse sur Duplessis et son époque. « Juste le fait de raconter son histoire à partir de zéro, c’était ça, le geste, confie André Martineau. Dans cette série-là, on ne voulait pas nécessairement arriver avec de l’inédit. »
L’épisode spécial consacré à la relation de Duplessis à l’art n’en est pas moins étonnant. Derrière un populisme de façade, le premier ministre collectionnait les tableaux de grands peintres du XIXe siècle. Ces œuvres lui étaient offertes par des députés de son parti ou des hommes d’affaires en quête d’influence. Parmi elles, une Scène dans le Derbyshire du peintre britannique William Turner de 1827. « Je ne vous dirai pas combien on pense que ça vaut », lance Anne-Marie Bouchard, conservatrice du Musée national des beaux-arts du Québec, où se trouve aujourd’hui la collection.
Mémoire
Duplessis était un homme de son temps. L’installation d’un crucifix au mur de l’actuel salon Bleu à son arrivée au pouvoir en 1936 avait fait consensus, comme le rappellent les historiens rencontrés par Jean-François Nadeau.
Le régime unioniste n’était pas si différent de ce que l’on retrouvait ailleurs en Amérique du Nord à la même époque. « Les années 1950, c’est le maccarthysme aux États-Unis, la chasse aux sorcières communistes, c’est la Big Blue Machine du Parti conservateur en Ontario », souligne l’historienne Lucia Ferretti.
L’extraction du minerai de fer québécois pour un cent la tonne sous Duplessis n’était pas une si mauvaise affaire, fait valoir le cinéaste Denys Arcand, à qui l’on doit l’inoubliable télésérie Duplessis, diffusée en 1978. L’historien de formation confie son agacement de l’époque envers le récit canonique de la Grande Noirceur. « Ça me tombait un petit peu sur les nerfs, cette idée de Révolution tranquille », dit-il à Jean-François Nadeau. « Avant ça, il y a eu autre chose, on ne sortait pas de Cro-Magnon ! »
KioskNews shows a cleaned-up reading view extracted from the publisher’s page — the original always lives on their site, not ours.