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Sunday, September 20, 2026

Dans le calepin de l’éditeur adjoint | Faut-il retirer l’Amérique aux Américains ?

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Marie‑France Bazzo a expliqué dans La Presse il y a quelques jours pourquoi elle appelle nos voisins du Sud « États‑Uniens », une habitude qu’elle dit tenir depuis le siècle dernier, bien avant que Donald Trump ne (re)devienne président.

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J’ai lu son plaidoyer, et j’ai repensé aux courriels que vous m’envoyez depuis le début du conflit commercial, presque tous formulés sous forme d’exigence : « La Presse doit cesser d’utiliser le mot “Américains”, tout de suite ! »

Les courriels étaient déjà nombreux ces dernières années, mais ils le sont encore plus depuis que le président a entrepris d’ajouter l’Amérique à tout ce qui porte un nom sur une carte, le golfe du Mexique, le lac Ontario, le Nouveau‑Mexique.

Or nous allons continuer de privilégier « Américains » – sans proscrire « États‑Uniens » –, malgré l’insistance avec laquelle vous le demandez.

En fait, vous ne m’aimerez pas… mais je vais oser vous dire que votre insistance me confirme qu’on fait bien de garder « Américains » !

Je vous explique.

Si vous avez lu le plaidoyer de Marie‑France, il est solide. Elle convoque Serge Bouchard, les coureurs des bois, les toponymes canadiens‑français semés de l’Idaho au Wyoming, cette familiarité viscérale que ressent un Québécois à Flagstaff comme à New York.

Lisez le texte de Marie-France Bazzo « Les États-Uniens »

Nous sommes américains par les pieds, écrit‑elle en substance, et le mot nous appartient autant qu’à eux. Appeler un seul pays Amérique, c’est laisser aux États‑Uniens le privilège d’écrire une version unilatérale du récit du continent.

C’est un bon point.

D’ailleurs, le Grand Dictionnaire terminologique de l’Office québécois de la langue française lui donne raison. « États‑Unien » ne présente aucune ambiguïté, contrairement à « Américain », qui désigne parfois tout un continent et parfois un seul pays.

Vous me direz alors, si le mot est juste, pourquoi s’en priver ?

Parce qu’un mot peut être juste dans certaines circonstances, Marie-France le montre bien. Mais il peut aussi être trop chargé partout ailleurs.

« États‑Unien » n’est pas né dans un laboratoire de linguistes neutres. Je lis, de plusieurs sources, que la plus ancienne attestation connue du mot en français remonte à 1934, dans la revue nationaliste L’Action nationale, sous la plume de son directeur d’alors, Arthur Laurendeau (fait intéressant : c’est le père du journaliste André Laurendeau, qui présidera plus tard la commission fédérale sur le bilinguisme).

Lisez le texte d’Arthur Laurendeau (1934)

Je le cite au mot. « On comprend facilement que les élites états‑uniennes soient de race intellectuelle moins pure que les élites européennes », écrivait‑il.

Ouch.

Le mot reviendrait souvent dans cette même revue jusqu’en 1945, toujours dans des textes hostiles aux États‑Unis.

Puis le mot semble avoir eu un regain depuis les années 2000. Et ce regain, je vous le donne en mille : il s’est produit essentiellement dans des milieux et des circonstances critiques envers Washington et son président actuel.

Il y a donc l’histoire du mot, qui n’est pas toujours flatteuse, mais il y a aussi son usage courant, aujourd’hui.

Le mot « Américains » est largement utilisé, par les Américains eux-mêmes et par le reste de la planète. Et ça se justifie jusqu’à un certain point, puisqu’on l’oublie parfois, mais le nom complet du pays, c’est les États‑Unis… d’Amérique.

En revanche, le mot « États‑Uniens » est peu employé. Et quand il l’est, c’est souvent pour marquer un désaccord, parfois un mépris. C’est un mot, autrement dit, qu’on dégaine comme un jugement.

Le journal Le Monde, pour prendre cet exemple, a choisi de laisser le mot au jugement de chaque journaliste, et je comprends cette position, elle a sa cohérence.

La nôtre est différente, simplement pour éviter la perception négative que la multiplication d’« États‑Uniens » pourrait donner aux lecteurs.

Et donc, sans bannir « États-Uniens » de La Presse, on ne le privilégie pas.

La Presse ne prend pas position dans un débat politique en privilégiant « Américains ». Elle refuse plutôt même de prendre position contre les États‑Unis. Ce n’est pas son rôle, pas même en guerre commerciale1.

Nous avons plutôt choisi d’opter pour le mot le plus répandu, le moins chargé, le plus clair pour l’ensemble des lecteurs.

« États‑Uniens » reste donc disponible pour qui l’emploie comme synonyme ou en connaissance de cause, Marie-France l’a bien montré avec son texte.

Mais on ne donnera pas le mot d’ordre aux journalistes de l’utiliser, comme vous le demandez en grand nombre, car on ne peut faire abstraction de sa connotation péjorative.

D’ailleurs, les courriels que vous m’envoyez le démontrent bien. En très grand nombre, vous réclamez « États-Uniens »… pour remettre les Américains à leur place !

Je comprends, bien sûr. Le conflit commercial a donné une légitimité nouvelle à un vieux réflexe, celui de punir par le vocabulaire un pays qu’on juge arrogant. Comme Donald Trump cherche d’ailleurs à punir le Canada en rebaptisant le lac Ontario.

Les mots « Amérique » et « États-Uniens » deviennent ainsi une sanction, de chaque bord de la frontière.

Et c’est précisément pourquoi nous choisissons de ne pas l’utiliser de cette manière.

1. Lisez « Quel est le rôle de La Presse en temps de crise ? »

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