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Sunday, November 1, 2026

Vies réelles, vies virtuelles | Cette époque tue l’ennui à petit feu

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Les feuilles rougissaient, le soleil était glorieux dans le ciel d’automne nouvellement débarqué et j’avais de la route à faire de l’Estrie au Centre-du-Québec.

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Il n’y avait rien d’autre à faire que d’écouter de la musique et prendre un bain de paysage.

Dans une autre vie moins enrégimentée, je roulais plus souvent.

Et c’est en cessant de rouler souvent que j’ai compris que ces moments-là étaient précieux.

Pourquoi ?

Parce que j’étais seul avec moi-même pendant quelques heures.

Nous sommes de moins en moins seuls avec nous-mêmes.

Nous nous ennuyons de moins en moins.

Est-ce une bonne chose ?

Il est vrai que l’humain déteste s’ennuyer, l’ennui lui inflige un vertige terrible. Certains d’entre nous préfèrent s’infliger des décharges électriques1, plutôt que de subir les affres de n’avoir rien à faire2…

Mais non, ce n’est pas une bonne chose : s’ennuyer est sain et salutaire.

Je vous parle d’ennui. Sarah Fillion-Bilodeau d’« errance mentale ». Chargée de cours à l’Université de Sherbrooke, elle a réagi à la chronique sur ce que nous avons perdu dans l’ère numérique, chronique construite autour des observations de Dominick Gauthier qui me racontait qu’il tente de ne pas sortir son téléphone dès qu’il est dans une salle d’attente, un aéroport ou dans un train3… 

Je rappelle les paroles de Dominick Gauthier : « Les premières minutes sont presque inconfortables. Puis, je recommence à observer les gens, à laisser mes pensées vagabonder, à simplement être présent. »

Sarah Bilodeau-Fillion a rebondi là-dessus.

PHOTO MARCO CAMPANOZZI, LA PRESSE

Sarah Bilodeau-Fillion

En psychologie, l’errance mentale représente grosso modo le fait de laisser errer ses pensées, sans ramener son attention à une tâche ou à un stimulus précis.

Sarah Bilodeau-Fillion, chargée de cours à l’Université de Sherbrooke

La psychologue donne l’exemple de deux ados fictifs, A et B, dans la même situation : ils sont assis dans la salle d’attente du dentiste.

A n’a pas de téléphone, il est seul avec lui-même : « Il se remémore sa journée de la veille, il pense à un ami qui était absent de l’école… Cela lui fait penser à un travail scolaire à remettre… Ce qui lui inspire une idée pour ce travail scolaire. Il a eu une pensée spontanée. »

B dégaine son cellulaire dans la même salle d’attente : « Il regarde une vidéo Instagram, il reçoit un message, il regarde une autre vidéo, il reçoit un autre message… Ses pensées sont guidées, dirigées par le contenu qu’il consulte. »

Sarah Fillion-Bilodeau explique que les bienfaits de l’errance mentale sont connus depuis longtemps, notamment sur la créativité, sur la mémoire autobiographique et le développement de l’identité.

Et la psychologue constate dans sa pratique ce que d’autres constatent au contact des jeunes qui sont nés « dans » l’internet, le numérique et les écrans : « Les jeunes semblent perdre la capacité de tolérer l’ennui et l’inconfort en général, d’utiliser leur créativité, de générer des solutions. On peut s’interroger sur comment cela modifie le fonctionnement cérébral. Les écrans peuvent apporter des bénéfices, mais lorsqu’ils deviennent notre réponse quasi automatique à chaque moment de vide, il est intéressant de réfléchir aux processus psychologiques qui risquent d’être alors moins sollicités. »

Sentez-vous que votre vie a un sens ?

C’est la question posée dans le livre The Meaning of Your Life, par Arthur C. Brooks, prof à Harvard.

L’auteur y explore la perte de sens, particulièrement chez les jeunes adultes, et tout particulièrement chez les jeunes adultes qui ont « tout » pour être heureux : le diplôme, la carrière, l’argent…

Et qui pourtant ne le sont pas, heureux.

Brooks, comme d’autres, fait le lien avec la montée du numérique pour expliquer la perte de sens, du moins en partie. Pour expliquer pourquoi tant de jeunes adultes sont en proie à l’anxiété.

Convoquant Dostoïevski, Thoreau, Platon et le bouddhisme, sans oublier Tolstoï et Rousseau, Arthur C. Brooks décortique des dizaines d’études scientifiques sur la psychologie et le numérique pour essayer de comprendre pourquoi tant d’entre nous ressentent un si grand vide, au XXIe siècle… 

Une partie de la réponse : les outils qui tuent l’ennui, de nos jours, sollicitent surtout la partie gauche de notre cerveau.

Je note ici que les critiques de Brooks lui ont reproché de citer des études qui sautent à des conclusions contredites par d’autres études, notamment sur les hémisphères gauche et droit du cerveau qui n’auraient pas des fonctions aussi tranchées que l’affirme l’auteur. Alors j’en prends et j’en laisse…

Mais les passages du livre sur les vertus de l’ennui m’ont renvoyé à mes propres expériences, aux mots de Sarah Fillion-Bilodeau et aux vôtres, dans mon appel à tous de juillet.

Pierre Dumont-Gauthier : « Je crois que ce que la vie numérique a le plus détruit, c’est l’ennui. Ou la possibilité de s’ennuyer et donc de chercher comment y remédier. Pour le combattre, on se devait d’inventer, de se créer une occupation. Chez moi, ce fut la musique… »

Katia Bushueva : « Le téléphone n’est pas le problème en soi, mais le moyen le plus accessible pour fuir les émotions inconfortables comme l’ennui, l’anxiété ou le malaise. On vit dans une boucle : inconfort-écran-soulagement temporaire. L’enjeu est de développer la capacité à ressentir l’incertitude et le stress sans chercher une stimulation extérieure immédiate. »

Bref, en plongeant dans nos téléphones, on tue l’ennui en plongeant dans des contenus infinis. On peut ne jamais s’ennuyer…

Mais ce faisant, on se prive de moments d’ennui où on explore en sourdine les questions qui – même sans trouver de réponses – peuvent provoquer des réflexions essentielles. L’ennui est un temps long passé en soi.

Là-dessus, Arthur C. Brooks fait un savoureux détour par une activité quotidienne : « Avez-vous remarqué, demande l’auteur de The Meaning of Your Life, que vous avez tendance à régler des problèmes et à formuler de bonnes idées créatives dans la douche ? C’est parce que vous n’avez pas votre téléphone dans la douche (enfin, je l’espère)… » 

Je reviens à ce jour de début d’automne où je devais faire de la route. C’était une journée frénétique : des funérailles en après-midi, un mariage le soir, dans deux villes de deux régions différentes.

Je pensais que ça allait me stresser au cube… 

Ce ne fut pas le cas : ces moments seuls avec moi-même ont été hyper apaisants. Je ne pouvais plonger dans mon téléphone. J’ai aimé n’avoir rien à faire, n’avoir qu’à réfléchir au rythme de la musique, pendant deux heures et demie.

Sous la douche ou sur la route, plus le téléphone est loin, plus on s’ennuie.

Ce qui n’est pas nécessairement plate.

Ça nous rapproche même, des fois, de l’essentiel.

1. Consultez l’étude « Self-inflicted pain out of boredom » 2. Consultez le rapport « Just think : The challenges of the disengaged mind » 3. Lisez la chronique « L’art perdu de regarder dehors »

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