Boucle du Hainaut : les lignes électriques à très haute tension sont-elles dangereuses pour la santé humaine ?

Lancée en 2019, la Boucle du Hainaut est un projet de nouvelle liaison électrique aérienne de très haute tension (80 kV ou 380.000 volts), d’une capacité de transport de 6 gigawatts entre Avelgem en Flandre occidentale et Courcelles dans le Hainaut. Ce corridor traverse deux communes flamandes (Avelgem, Kluisbergen) et quatorze communes wallonnes (Mont-de-l’Enclus, Celles, Frasnes-lez-Anvaing, Leuze, Ath, Chièvres, Brugelette, Lens, Soignies, Braine-le-Comte, Ecaussinnes, Seneffe, Pont-à-Celles et Courcelles).
Le corridor repris sur le site d’Elia, le gestionnaire du transport d’électricité à haute tension en Belgique, fait 84,8 km de long et 200 mètres de large (100 mètres de part et d’autre de la ligne THT). Il s’agit d’un tracé indicatif. Le tracé définitif sera prochainement approuvé par le gouvernement wallon dans le cadre d’une procédure de modification du plan de secteur, qui détermine l’affectation des sols. Un rapport sur les incidences environnementales (RIE) a également été réalisé dans le cadre de cette procédure et aidera l’exécutif wallon à choisir ce qu’il estime être le meilleur tracé. Une fois celui-ci choisi, Elia devra encore introduire une demande de permis d’urbanisme.
La réalisation de cette ligne à haute tension ira de pair avec la construction de pylônes tous les 400 mètres en moyenne. La hauteur des pylônes sera comprise entre 50 et 60 mètres, voire un peu plus. À titre de comparaison, c’est la hauteur d’un immeuble de 15 à 20 étages.
L’objectif d’Elia, avec ce tronçon de ligne THT, est de renforcer le réseau électrique pour accompagner la transition énergétique et faire face à la hausse des quantités d’énergies transportées suite à l’intégration du réseau belge au réseau européen. La Belgique mais aussi d’autres pays européens comme les Pays-Bas, la France, le Royaume-Uni ou le Danemark développent très fort l’éolien en mer du Nord. Mais il ne suffit pas de produire de l’énergie, il faut aussi l’acheminer vers les consommateurs qui se trouvent principalement sur la terre ferme. C’est dans ce maillage européen que s’inscrit la Boucle du Hainaut. L’enjeu économique est énorme, pour la Belgique mais aussi à l’échelle internationale.
Le transport de l’électricité et son utilisation vont engendrer, ici comme ailleurs, des champs électriques et magnétiques "de très basse fréquence". C’est en effet sous les lignes à haute tension que se trouvent les champs électriques les plus puissants. Idem pour les champs magnétiques, assez logiquement d’ailleurs. L’intensité de ces champs diminue fortement dès qu’on s’éloigne de la source.
"Si les champs alternatifs sont suffisamment puissants, ce courant induit dans le corps peut perturber le fonctionnement des nerfs et des muscles ou provoquer la perception de scintillements lumineux dans le champ visuel", précise le SPF santé publique sur son site.
C’est pourquoi L’Union européenne recommande de limiter l’exposition à ces champs. La limite est de 5 kilovolts par mètre pour les champs électriques et de 100 µT (microteslas) pour les champs magnétiques.
Les champs électriques et magnétiques qui nous entourent sont généralement très en deçà de ces seuils. "Ce n’est que sous une ligne à haute tension de 380 kV que la valeur limite de 5 kV/m peut-être franchie", stipule le SPF santé publique sur son site. 380 kV, c’est précisément le niveau de la THT de la Boucle du Hainaut.
Cette recommandation de référence (de 100 µT) vise les cas d’exposition ponctuelle et aiguë à des champs magnétiques. Mais on peut être aussi exposé aux champs magnétiques de manière prolongée en vivant par exemple juste à côté d’un pylône ou d’une ligne, ce qui risque de se produire pour certains habitants se situant juste sur le futur tracé de la Boucle du Hainaut. C’est la crainte des habitants d’Écaussinnes ou des autres communes concernées.
Dans ces cas d’exposition chronique, le Conseil supérieur de la santé recommande que l’exposition soit limitée. Des recommandations formulées dans un avis d’octobre 2008, confirmé en 2020. Pour le Conseil supérieur de la santé, "l’exposition prolongée d’enfants de moins de 15 ans ne devrait pas dépasser la valeur moyenne de 0,4 µT (microtesla)". Cette exposition concerne "tout lieu de résidence habituelle de l’enfant (habitation, institution d’accueil, école)". La norme de 0,4 µT est ici une moyenne calculée sur un an.
Ce principe de précaution a été intégré à la législation wallonne. Dans son arrêté de mai 2024, le gouvernement wallon a en effet fixé les valeurs de référence pour l’exposition chronique aux rayonnements électromagnétiques de basse fréquence, soit 0,4 µT pour la "valeur guide" et 20 µT pour la "valeur d’intervention".
La valeur guide, c’est le niveau à maintenir dans un espace fermé type habitation pour prévenir ou réduire les effets sur la santé ou l’environnement. La valeur idéale en quelque sorte. La valeur d’intervention, c’est le niveau à partir duquel il faut intervenir ; des actions préventives et correctrices sont nécessaires.
En 2002, le CIRC, le Centre international de la recherche sur le cancer, a classé les champs magnétiques à basse fréquence dans la catégorie "potentiellement cancérogène pour l’homme", en 2002.
Il a fondé sa décision sur les études scientifiques menées sur l’impact des champs électriques et magnétiques de basse fréquence (50 Hz ou hertz) sur la santé humaine, principalement les liens avec la leucémie infantile. D’autres études ont été menées sur le risque de cancers infantiles comme les tumeurs cérébrales, sur les risques de tumeurs cérébrales chez l’adulte, de maladies neurodégénératives comme la maladie d’Alzheimer ou la sclérose latérale amyotrophique, voire des études portant sur les effets neurologiques des champs magnétiques.
Parmi les études sur la leucémie infantile, on peut citer celle de Draper, Vincent, Kroll & Swanson réalisée sur les lignes à haute tension d’Angleterre et du Pays de Galles en 2005. Elle a porté sur 29.081 enfants de moins de 14 ans atteints de cancer dont 9700 de leucémie. Les chercheurs concluent qu’il y a un lien, une corrélation, entre la leucémie infantile et la proximité du domicile à la naissance avec ces lignes THT. Mais les chercheurs écrivent aussi qu’aucun "mécanisme biologique reconnu n’explique ces résultats épidémiologiques" et que "cette relation pourrait être due au hasard ou à des facteurs de confusion". Bref, une incertitude demeure.
Au regard des recherches scientifiques sur le sujet, l’OMS a conclu en 2007 qu'"en définitive, les preuves relatives à la leucémie infantile ne sont pas suffisamment solides pour établir un lien de causalité".
Depuis l’avis émis par l’OMS, d’autres recherches ont été effectuées. Elles ont nourri l’avis que l’Agence française de sécurité sanitaire de l’environnement et du travail (AFSSET) a donné en mars 2010 sur le sujet. L’AFSSET avance qu'"une association statistique entre exposition aux champs magnétiques extrêmement basses fréquences et leucémie infantile" a bien été observée et que les différents résultats sont "cohérents". Si une corrélation est établie, ajoute l’agence française, les recherches ne permettent toutefois pas d’en comprendre le mécanisme. Ne pas comprendre le mécanisme ne signifie pas que ça n’existe pas. L’AFSSET préconise dès lors de réaliser d’autres études épidémiologiques plus précises.
Aux Pays-Bas, le Conseil de la santé (Gezondheidsraad) estime de son côté, dans son avis de 2018, "qu’il n’est pas prouvé que les champs magnétiques soient la cause des problèmes, mais qu’il existe des indices d’un lien de causalité". Le conseil néerlandais plaide dès lors pour une "politique de précaution". Il suggère même d’étendre ce principe de précaution aux câbles électriques souterrains et aux autres sources d’exposition prolongée aux champs magnétiques du réseau électrique car "ces champs ne sont pas bloqués par le sol ni par les matériaux de construction".
C’est sur cette base qu’en Belgique, le Conseil supérieur de la santé a précisé dans son avis rendu en 2020 que "le rôle causal joué par les champs magnétiques sur l’augmentation de l’incidence de la leucémie infantile est incertain, mais ne peut être exclu".
Il est intéressant de constater que l’avis émis par le Conseil supérieur de la santé n’a pas été unanime. L’un de ses membres, le professeur émérite de l’UGent et expert en cancer, Nicolas Van Larebeke, a endossé l’avis mais souligne en effet "qu’à des intensités élevées, des effets biologiques ont été démontrés pour les champs électromagnétiques à très basse fréquence, notamment des modifications au niveau de l’expression des gênes, et que ceux-ci pourraient contribuer à l’apparition de leucémies. Cependant, ajoute-t-il, la façon dont ces effets pourraient contribuer à l’apparition d’une leucémie n’est pas claire".
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