Conserver la forêt pluviale du Grand Ours
Le gros ours brun marche sur la route de gravier, à côté d’un panneau « aukvaxsi/stop » qui marque l’une des rares intersections du village. Dès qu’il entend la camionnette s’approcher, le grizzly file dans le fossé, disparaissant dans les ronces en fruits. Ici, l’ours n’est jamais loin.
Et il n’est pas seul : le saumon bondit dans le fjord, l’aigle fend le ciel, la chèvre escalade la montagne. Cela, dans un décor où les rivières dévalent du pied des glaciers, où la mousse mange les thuyas géants et les épinettes de Sitka.
Nous sommes en Colombie-Britannique, dans la forêt pluviale du Grand Ours (Great Bear Rainforest). Cette titanesque forêt, plus grande que le Danemark, longe la côte sur 600 kilomètres. Vingt-six Premières Nations y sont établies.
La forêt du Grand Ours recèle non seulement une inestimable richesse naturelle, dont le grizzly est roi, mais sert aussi de théâtre à une audacieuse expérience de conservation écologique lancée il y a une vingtaine d’années.
Une entente signée en 2006 y consacrait la gestion conjointe des ressources forestières par l’État et les groupes autochtones. Une seconde entente, conclue en 2016, restreignait la coupe forestière à seulement 15 % du territoire et créait plusieurs zones de conservation.
En vertu de ces ententes, la province et les nations décident ensemble de la localisation des coupes de bois. Elles suivent une approche « écosystémique » qui prévoit la protection d’au moins 70 % de forêt primaire pour chaque type d’écosystème.
« Toutes les nations ont commencé à travailler ensemble pour améliorer la condition des espèces animales. Ces ententes ont complètement changé la donne », explique Jennifer Walkus, une femme wuikinuxv de 55 ans qui suit ce dossier depuis le début.
Le village de la nation wuikinuxv (prononcer « wikèno », auparavant connue sous le nom de Oweekeno) se situe au cœur de la forêt du Grand Ours, au fond d’un fjord nommé Rivers Inlet. La réserve, habitée par environ 80 personnes, est seulement accessible par bateau et par avion.
Dans ses rues, des chiens assurent la vigile et jappent si un grizzly se montre le museau. Les habitations, bâties le long de la rivière Wanukv, sont, comme les arbres, mangées par la mousse de la forêt pluviale. Un totem d’aigle trône devant la grande maison.
L’histoire de cette communauté, dépossédée de ses florissantes ressources naturelles — le saumon et le bois — par des industriels capitalistes à partir du XVIIIe siècle, est typique des Premières Nations côtières de la Colombie-Britannique.
« Sur notre territoire, la plupart des forêts primaires ont été coupées. Tout ce qui avait de la valeur a été exploité », raconte Alexander Chartrand, né d’une mère wuikinuxv et d’un père métis en 1953, qui est en voie de devenir l’un des chefs héréditaires de la nation.
Les ententes de la forêt pluviale du Grand Ours visent à réparer ce pillage. Elles doivent permettre aux forêts et aux rivières de guérir. De l’argent est consacré à cet objectif : depuis 2007, les intérêts d’un fonds de dotation de 60 millions financent la conservation, la surveillance et la restauration de la nature.
La mise en œuvre de ce modèle de conservation à long terme, appelé « financement de projets pour la permanence » (FPP), était une première mondiale. Depuis, il a été répliqué ailleurs, comme au Brésil et au Pérou.
En Colombie-Britannique, l’argent a donné du souffle aux projets de science écologique dans la forêt pluviale, dont une série d’études portant sur son plus célèbre habitant : l’ours.
La science de l’ours
En 1999, une catastrophe a frappé les Wuikinuxv. Après des années de déclin, la montaison de saumons dans le fjord s’est effondrée. Seuls 1500 saumons sockeyes ont été comptés cette année-là, selon Mme Walkus, alors qu’ils étaient jadis des millions.
Le grizzly, évidemment, était affamé.
« Les ours n’avaient plus d’énergie. Ils mourraient de faim », raconte Mme Walkus, qui travaillait alors pour la nation. Les bêtes rôdaient dans le village, tentant désespérément de pénétrer dans les maisons pour se nourrir. Malgré leur grand respect pour l’animal, les habitants se sont résignés à abattre 13 grizzlys.
« Cela a profondément ébranlé la communauté », dit Mme Walkus au volant de sa camionnette. « L’un des ours avait été abattu juste ici, à côté de l’école », pointe-t-elle.
Les années subséquentes n’ont pas été aussi catastrophiques, mais des questions restaient en suspens. Combien de saumons faut-il pour alimenter les ours ? Comment se répartissent les populations de grizzly ?
Curieuse et débrouillarde, Mme Walkus s’est mise à la recherche de réponses. Les Wuikinuxv ont lancé des projets de recherche avec les nations voisines et des scientifiques.
À partir de 2007, les fonds du Grand Ours ont permis d’accélérer ces projets sur l’ours, dont les résultats éclairent aujourd’hui la gestion faunique.
Ils ont aussi préparé le terrain pour l’interdiction de la chasse aux trophées du grizzly, en 2017 — une demande de longue date des groupes autochtones, qui ne toléraient pas de voir cet animal majestueux tué pour sa fourrure et ses griffes, sans que toute sa viande soit valorisée.
Une découverte fascinante a aussi découlé des travaux sur l’ours menés chez les Wuikinuxv et leurs voisins.
L’analyse génétique de 147 échantillons de pelage prélevés sur le territoire de cinq nations a révélé que les grizzlys se répartissent en trois groupes bien distincts. Et leur distribution spatiale coïncide parfaitement avec celle des langues parlées par les peuples de la région.
« Cette cooccurrence spatiale suggère que les populations de grizzlys et les groupes humains ont été façonnés par le paysage de manière similaire », écrivent les auteurs de l’étude, dont fait partie Mme Walkus.
Rien pour surprendre celle qui vit au royaume des ours depuis sa tendre enfance…
Une transition inachevée
Les ententes de la forêt pluviale du Grand Ours prévoyaient aussi une enveloppe de 60 millions de dollars, désormais épuisée, pour que les Premières Nations développent des solutions de rechange économiques. Ce fonds a soutenu de petites entreprises dans le tourisme, la foresterie durable, la pêche, etc.
Au début des années 2000, il était impératif de susciter un renouveau économique, car c’était la fin d’une époque : celle de la foresterie lourde. Sur les flancs du fjord, on aperçoit encore les cicatrices des coupes à blanc qui ont jadis dévoré des flancs de montagne entiers, jusqu’au ras de l’eau.
Cette époque, les aînés du village l’ont bien connue. Ils ont été nombreux à travailler dans le bois pour de petits salaires.
Alvina Johnson, 71 ans, n’en garde toutefois pas un souvenir amer. Dans les années 1980, elle était cuisinière sur un bateau de bûcherons. « Pendant sept ans, on se promenait un peu partout sur la côte. J’ai adoré ça ! » raconte celle qui tient une petite auberge devant la rivière.
De nos jours, c’est la nation wuikinuxv qui est le principal opérateur forestier sur le territoire, mais ses activités sont modestes. Et les revenus pour la communauté, chiches.
« Les jeunes d’aujourd’hui, ils sont trop pris par la technologie, les téléphones, l’Internet… », dit Mme Johnson pour expliquer le peu de recrues en foresterie, en nous montrant les couvertures de feutre qu’elle brode en vue d’un potlatch.
Au moins, la nation bénéficie d’une nouvelle source de revenus : les crédits carbone. Elle fait partie de Great Bear Carbon, une entreprise qui mesure la quantité de CO2 absorbée par les parcelles forestières et qui vend des crédits compensatoires à des pollueurs. Il s’agit de la plus grande initiative du genre au Canada.
Néanmoins, pour M. Chartrand, qui a longtemps travaillé en foresterie, la nation n’a pas encore trouvé la voie de la prospérité. « On est pauvres sur notre propre terre. Allez comprendre ! » lance celui qui porte aussi le nom Yimaskasau Haemzit.
En 2020, M. Chartrand a obtenu une subvention de 240 000 $ du fonds du Grand Ours pour démarrer une entreprise d’observation des grizzlys, dans l’espoir d’attirer les touristes.
Une pandémie de coronavirus et un glissement de terrain ont toutefois bousculé son plan d’affaires. Forcé de changer son fusil d’épaule, M. Chartrand offre désormais un service de transport de marchandises et de passagers par bateau. Et les touristes n’ont jamais afflué…
D’autres nations côtières, plus populeuses, tirent mieux leur épingle du jeu : les Kitasoo Xai’xais tiennent le chic Spirit Bear Lodge, qui emploie 10 % de leur population adulte, et les Heiltsuk ont ouvert un nouveau magasin général.
Chez les Wuikinuxv, « la transition ne s’est pas encore vraiment concrétisée », estime M. Chartrand. Mais l’important, à son avis, c’est que la nature soit protégée. Une prochaine génération saura profiter de ce territoire réhabilité pour soutenir son mode de vie, croit le vieil homme aux grosses mains.
« C’est un héritage avec lequel je peux vivre ! » conclut-il sereinement. Le grand ours brun sera certainement d’accord.
Ce reportage a été rendu possible par une bourse de la Fondation Sitka et du Centre canadien science et médias.
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