Débat linguistique au Manitoba | Le premier ministre Kinew, en français s’il vous plaît

Le premier ministre d’une province anglophone peut-il parler uniquement en français dans l’enceinte de son Parlement ? Wab Kinew, du Manitoba, s’est attiré des regards de partout au Canada la semaine dernière en insistant pour répondre à ses adversaires en chambre uniquement dans la langue de Molière. La Presse décortique ce coup d’éclat.
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Que s’est-il passé ?
« Je suis très fier d’être résidant ici au Manitoba, où c’est normal d’avoir un premier ministre qui parle le français dans la période de questions. » Pendant quatre jours d’affilée, soit du 5 au 8 octobre, le néo-démocrate Wab Kinew a répondu à l’opposition en chambre en français seulement, peu importe le sujet, et même si les demandes lui étaient adressées en anglais. Bien qu’il soit permis par la Constitution du Canada, un tel geste est inhabituel.
Le chef provincial, qui a appris le français comme troisième langue après l’anglais et l’ojibwé (une langue autochtone), a entrepris cette démarche au moment où son adversaire Konrad Narth est devenu chef intérimaire du Parti progressiste-conservateur manitobain. Les deux hommes avaient eu un accrochage en mai dernier, après que M. Kinew eut parlé à M. Narth en français, alors que celui-ci est unilingue anglophone.
PHOTO DAVID LIPNOWSKI, LA PRESSE CANADIENNE
Konrad Narth est chef intérimaire du Parti progressiste-conservateur du Manitoba depuis le 29 septembre.
Quelles sont les réactions ?
Chez les Franco-Manitobains, le geste a été perçu comme un effort de « normalisation » de la langue et a été chaudement applaudi. « C’est une première depuis très longtemps. C’était fascinant d’entendre ça », commente Derreck Bentley, président de la Société de la francophonie manitobaine (SFM), au téléphone avec La Presse. « On a reçu beaucoup d’appuis de gens au Manitoba, mais aussi partout au pays. Ça montre qu’on veut valoriser la place du français dans le débat public. »
Wab Kinew est le premier ministre provincial le plus populaire du Canada, rappelle Christopher Adams, professeur de science politique à l’Université du Manitoba. En septembre, la maison Angus Reid faisait état d’un taux d’approbation de 63 % à son endroit. Chacun de ses homologues se tenait entre 31 et 48 %. « Si nous avions un premier ministre moins populaire, cette situation aurait été vue d’un autre œil », croit-il.
Il y a aussi des critiques ?
Raymond Hébert, professeur émérite de science politique de l’Université de Saint-Boniface, y perçoit un « manque de respect » et une manière de « narguer » ses opposants anglophones. « Je l’ai vu comme une espèce de provocation inutile. C’est une utilisation cynique de la langue pour embarrasser l’opposition », déplore-t-il en entrevue. M. Hébert estime aussi que cela s’inscrit dans la joute politique : la circonscription de Konrad Narth, La Vérendrye, porte un riche héritage francophone que celui-ci ne maîtrise pas.
PHOTO JOHN WOODS, ARCHIVES LA PRESSE CANADIENNE
Les prochaines élections au Manitoba doivent avoir lieu en octobre 2027. Wab Kinew est le favori pour conserver son titre.
Après, il y a l’ambition nationale. Les deux politologues consultés par La Presse l’ont dit : en raison de sa popularité et de sa maîtrise des deux langues, Wab Kinew est parfois considéré comme un candidat « premier ministrable » à Ottawa. « Il y a des gens qui ignorent s’il restera pour la fin d’un deuxième mandat », précise Christopher Adams. En revanche, un saut rapide est à écarter, car le NPD fédéral vient de choisir Avi Lewis comme chef et le Manitoba doit entrer en élections à l’automne 2027.
Quelle est la place du français au Manitoba ?
Environ 112 000 résidants, soit 8,4 % de la population, étaient capables de tenir une conversation en français, selon le recensement canadien de 2021. Moins de 38 000 (2,8 %) le parlaient au foyer, ce qui mettait le français à égalité avec le tagalog ou le pendjabi. Dans le réseau scolaire public, un élève sur six est inscrit à un programme d’immersion française. Sur le territoire, une quarantaine de municipalités manitobaines ont une forte présence francophone, bien qu’il reste rare d’entendre parler français dans des conversations quotidiennes.
Puis, historiquement, l’usage du français a été hautement contesté dans la province. À sa fondation elle était bilingue en 1870, en vertu de l’article 23 de la Constitution canadienne. Ces droits linguistiques ont été supprimés à l’Assemblée législative en 1890 pour faire du Manitoba une province unilingue anglophone, puis réinstaurés par la Cour suprême du Canada seulement en 1979, près de 90 ans plus tard.
Ce geste peut-il changer quelque chose à l’avenir ?
Wab Kinew a déjà soutenu qu’il souhaitait faire de sa province un lieu « véritablement bilingue ». Le Manitoba, qui peut aujourd’hui utiliser légalement cette langue à l’Assemblée législative et dans les tribunaux, prévoit d’ailleurs publier une stratégie de développement du français en mars 2027. « Ce n’est pas comme le Nouveau-Brunswick, qui est la seule province bilingue au Canada, mais Kinew veut s’approcher de ce statut », observe Raymond Hébert. « Le Manitoba dans son ensemble est plus fort quand on a ces deux langues », commente à son tour Derreck Bentley.
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