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Friday, November 6, 2026

«Le fantôme dans la machine» : vivre avec nos morts

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En 2010, dans le magazine L’Actualité, Fanny Britt expliquait au journaliste André Ducharme : « Un événement a façonné beaucoup d’aspects de ma vie et m’a poussée vers l’écriture dramatique pour creuser le ter­rain du deuil et de la perte. Mon frère est mort dans un incendie ; il avait 21 ans, et moi 19. La veille, nous étions nonchalants et insouciants ; le lendemain, il était mort. Depuis, je reste vigilante, car je sais que, toujours, le danger guette. »

Il aura fallu plusieurs années à l’autrice pour parvenir à aborder de front la mort tragique de son frère. Elle avait effleuré le sujet dans Toutes choses, présentée au Quat’Sous en 2022, mais cette fois le deuil occupe une place centrale.

Imaginez-vous que ce texte sur la disparition, Le fantôme dans la machine, a commencé par… disparaître. En effet, le 25 septembre 2023, l’autrice perd la pièce sur laquelle elle travaille à cause d’un problème informatique. « Après avoir brièvement envisagé de quitter le métier pour aller élever des moutons à laine dans le Bas-Saint-Laurent, j’ai choisi de tenter de reconstruire la pièce à l’aide de ma mémoire. Une pièce sur la mémoire de plus en plus floue de mon frère qui devait être reconstruite de mémoire. Mais ce qui est compliqué, c’est que je sais pus si je me souviens ou si j’invente. »

Celle qui parle, c’est Rousse, le double scénique de Fanny Britt. Mais dans la pièce perdue, celle que Rousse s’efforce de réécrire sous nos yeux, il y a une autre version de l’autrice, une écrivaine à qui l’on doit une série de romans historiques autour de Fran Capeless, immigrante irlandaise dans le Québec du XIXe siècle. C’est elle qui a le privilège d’être reçue à Secrets de famille, « une émission qui invite des gens connus à découvrir quelque chose sur leur passé ». Sur ce plateau où il fait bon rire à gorge déployée, l’autrice aura droit à des retrouvailles avec son frère, pourtant mort dans un incendie il y a 29 ans.

Histoire de fantômes

C’est à ce moment-là que la structure ternaire de la pièce se met en branle : comme dans A Christmas Carol de Charles Dickens, trois fantômes vont apparaître à l’héroïne, brillamment interprétée par Anne-Élisabeth Bossé, aussi juste dans les envolées égocentriques que dans les tourments du deuil. Celle-ci renoue d’abord avec son Frère mort, campé par le jeune et fort prometteur Christophe Levac. Surgit ensuite le Frère irlandais, celui qui ne serait pas décédé dans un incendie, mais ce serait établi à Dublin pour devenir père et directeur technique dans un théâtre. Joué par le toujours truculent Simon Lacroix, ce personnage semble avoir une existence idyllique. Le hic, c’est que dans ce scénario, l’héroïne n’est pas devenue autrice et qu’elle n’a pas eu d’enfants. Habitant Londres avec une coloc, elle travaille au gift shop du Musée Dickens.

Puis c’est au tour du Frère raté d’apparaître, celui qui a fait les mauvais choix, celui qui vit mal son divorce et sa masculinité, qui nourrit des idées conspirationnistes et qui méprise les activités de sa sœur. De ce personnage antipathique, Patrice Dubois se saisit avec beaucoup de doigté, se tenant loin de la caricature. Après ces trois rencontres pour le moins cathartiques, l’héroïne semble libérée d’une partie de la culpabilité que suscite son deuil.

Avec cette pièce, mise en scène par Alexia Bürger avec soin et sobriété, dans l’espace circulaire et cérémonial imaginé par Martin Labrecque, Fanny Britt reconnaît, au risque de paraître sentimentaliste, qu’elle vit et qu’elle vivra toujours avec son frère. Comme l’a écrit Delphine Horvilleur, femme rabbin, on emporte partout ses morts avec soi. « Nous aimons croire que les parois sont hermétiques, que la vie et la mort sont bien séparées et que les vivants et les morts n’ont pas à se croiser. Et s’ils ne faisaient que cela, en réalité ? »

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