Martens-Gol : face au déficit budgétaire, peut-on encore s’inspirer de la recette des années 80 ?

Pour de nombreux pays occidentaux, le début des années 80 marque un véritable tournant politique et économique. La croissance est en panne depuis la crise pétrolière du début des années 70, et après plusieurs années de relance, ces États endettés changent parfois brutalement de politique.
Chez nous, ce changement à lieu à l’occasion des élections de 1981 et du virage pris un an plus tard. Dévaluation de la monnaie, saut d’index, coupe dans les services publics... Le tout, en passant largement au-dessus des syndicats et du parlement.
La rupture qui a marqué la fin des Trente Glorieuses

En 1971, Richard Nixon fait tomber un premier domino qui va bouleverser l’ordre économique d’après-guerre : le Dollar peut désormais fluctuer librement, le marché s’empare des monnaies.
Puis, deux ans plus tard, le choc pétrolier précipite la fin des industries historiques comme l’acier, le textile ou le charbon. La crainte d’une pénurie d’énergie alimente l’inflation, entraînant dans son sillage récession et chômage.
La Belgique tente de répondre par la relance. Des gouvernements socialistes et sociaux chrétiens se lancent dans des investissements publics et soutiennent les salaires avec l’indexation.
En septembre 1981, le Premier ministre Mark Eyskens avertit tout le monde : "Les limites sont atteintes et même dépassées". Son gouvernement va tomber. Le tout-puissant CVP change de partenaire, place aux libéraux et leur recette de choc pour relancer une économie belge enlisée dans l’inflation et le chômage.
La cure d'austérité décrétée sous le gouvernement Martens-Gol

L’idée est de mener rapidement un grand plan de redressement. Les socialistes et la puissante FGTB sont passés dans l’opposition. Le nouveau Premier ministre Wilfried Martens annonce l’austérité, au début de l’année 82. Parce qu’on se trouve dans une situation d’urgence, dit-on, les pouvoirs spéciaux sont invoqués par le gouvernement.
La Belgique n’était pas encore en faillite, mais les gouvernements sont sortis des années 70 "dans un chaos indescriptible", souligne l’économiste Bruno Colmant. "Les dix années précédentes – entre 71 et 81 - avaient été caractérisées par un chaos monétaire, budgétaire total et un endettement public qui avait fortement augmenté", rappelle-t-il.
Aux côtés de Wilfried Martens, le vice-Premier ministre Jean Gol, président des libéraux francophones, assume des mesures impopulaires. "Continuer la politique de Saint Nicolas menées pendant des années" serait de la "non-assistance à personne en danger", clame le libéral.
Les pouvoirs spéciaux sont votés le 2 février 1982 par le Parlement à Bruxelles. Mais l’essentiel se déroule ailleurs, loin de la rue de la Loi.
En février, Wilfried Martens retrouve trois amis à Poupehan, dans une maison de campagne au bord de la Semois. Les hommes les plus importants du "pilier chrétien". Fons Verplaetse, futur gouverneur de la banque nationale, Hubert Detremmerie, président de la banque d’épargne du mouvement ouvrier chrétien et surtout, le personnage clé de cette histoire : Jef Houthuys.
Le puissant patron de la CSC, le plus grand syndicat du pays, va finir par assouplir ses positions sur l’indexation des salaires et laisser les coudées franches à Martens pour agir. Les mesures s’élaboraient au cours de longues promenades dans les bois. Cette collaboration de l’ombre ne sera révélée que des années plus tard.
Dévaluer pour redresser : en une nuit, le franc belge perd 8.5% de sa valeur

Martens commence par la dévaluation du franc pour rendre les entreprises plus compétitives. En une nuit, le franc belge perd 8.5%. Mais dans le même temps, tous les produits importés, comme le pétrole, deviennent plus chers. Pour éviter l’inflation, on suspend l’indexation automatique des salaires.
Bilan : une solide perte sèche de pouvoir d’achat, que la RTBF à l’époque chiffre à environ 10%.
Étonnamment, Martens-Gol va repartir pour un deuxième tour jusqu’en 1987. Le plan de rigueur imposera trois sauts d’index successifs, en 1984, 1985 et 1986.
Aujourd’hui, la question de l’indexation est à nouveau sur la table. Toucher au salaire devient une variable d’ajustement presque automatique. Est-ce qu’il s’agit d’un héritage de cette gouvernance des années 80 ?
À gauche, les gouvernements Martens-Gol sont encore aujourd’hui considérés comme le modèle à ne pas suivre, l’image même d’une austérité idéologique qui frappe les plus faibles. À droite par contre, Martens-Gol est un canon, une gouvernance courageuse.
En 1981, le néolibéralisme était "vraiment balbutiant", explique Bruno Colmant. Mais un peu dans la veine que Ronald Reagan aux États-Unis, ou Margaret Thatcher en Grande-Bretagne, l’idée finale au cours des années 80 "c’était qu’il fallait absolument que les travailleurs absorbent le coût de l’ajustement monétaire" : on améliore l’investissement et on ne touche pas aux entreprises. "Finalement, quand on voit ça d’un point de vue idéologique […], on a plutôt sacrifié les travailleurs au profit du capital", résume l'économiste.
Le bilan : ces mesures ont-elles vraiment permis à la Belgique de se redresser ?
Pour Bruno Colmant, le bilan de ces opérations est nuancé : "Ça a permis de relancer modestement, je pense, l’économie, mais cette mesure prise isolément n’a certainement pas eu un impact décisif sur la prospérité de la Belgique".
Si ces mesures-là n’avaient pas été prises, la situation aurait-elle été pire ? "Ça a probablement un tout petit peu limité la casse", répond l’économiste, mais cela a surtout conduit à une doctrine : celle de faire baisser les salaires pour rester concurrentiel, plutôt que de jouer sur la monnaie. "C’est une recette un peu facile, mais qui part de l’idée que finalement, le travail est trop protégé dans nos contrées occidentales".
On utilise ces années-là comme étant un totem, un vieux fétiche. Alors que ce ne sont pas les décisions de 82 qui ont remis l’économie sur les rails.
Pour Bruno Colmant, ce qui a sauvé la Belgique, ce n’est pas la dévaluation de 1982, "c’est, dix ans plus tard, la décision de la Belgique de rentrer dans la zone euro", et l’obligation de redresser les finances publiques, et de combattre l’inflation.
De Martens-Gol à 2026 : peut-on refaire le même choix ?
L’invité de L’Histoire continue tient à le préciser, la situation d’aujourd’hui est très différente de celle des années 80. À l’époque, les baby-boomers étaient actifs ; ils sont désormais à la retraite. Le vieillissement de la population modifie les ressorts de l’économie : une dévaluation ou une baisse des salaires ne produira pas les effets attendus : "La réalité de l’époque n’est pas transposable. Aujourd’hui, le problème, c’est le maintien d’un niveau décent de vie pour des personnes qui ne sont plus en mesure de recommencer leur vie comme elles auraient pu le faire dans les années 80". Et puis, il rappelle que l’indexation des salaires et des allocations contribue aussi à soutenir la consommation intérieure, malgré le recours important aux importations dans une économie très ouverte.
"Aujourd’hui, le problème, c’est que le gisement 'Travail' est en train de se tarir", met en évidence Bruno Colmant, qui constate aussi qu’être rentier, ou capitaliste est bien plus avantageux qu’être travailleur. "Si on devait prendre des mesures courageuses, lucides et intelligentes, on devrait déplacer la fiscalité vers les revenus du capital. […] Le débat politique actuel qui consiste à se concentrer sur ces fameux 10 milliards est un arbre qui cache une forêt amazonienne, parce que ce qu’on devrait faire, c’est mettre en œuvre une énorme réforme fiscale et sociale pour s’assurer de la pérennité du modèle".
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