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Sunday, November 8, 2026

Un « coureur de feux » aux méthodes douteuses

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Les pompiers venaient à peine d’éteindre les flammes, en cette nuit de septembre 2024. Gabriel Villemaire, le propriétaire de l’immeuble montréalais incendié, se tenait tout près de la table de commandement.

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« J’étais devant le bâtiment, avec le capitaine, raconte M. Villemaire. Les pompiers me remettaient les clés et me disaient que je pouvais réintégrer les lieux, mais qu’ils n’étaient pas en mesure de rétablir l’électricité. Quand j’ai demandé qui pourrait le faire, un pompier m’a montré un gars et m’a dit : “Il y a lui.” »

« Lui », c’était Réjean Pierre, le barricadeur, qui se trouvait déjà à l’intérieur du périmètre de sécurité des pompiers, selon le souvenir de M. Villemaire.

M. Pierre lui a fait signer des documents et a rétabli le courant.

Le lendemain, M. Villemaire recevait une facture de 1308 $ de l’entreprise pour laquelle Réjean Pierre travaillait, Urgence Thémis… qu’il a immédiatement contestée. « Il appert que Thémis aurait profité de la vulnérabilité » de M. Villemaire alors qu’il « venait tout juste d’apprendre que son immeuble avait pris feu », qu’il était « totalement au dépourvu » et s’est senti « forcé de signer » un formulaire dont il ignorait la portée, déplorait l’avocat de l’entreprise de M. Villemaire, dans une mise en demeure envoyée aux propriétaires d’Urgence Thémis lorsque l’entreprise a tenté de percevoir l’argent.

PHOTO TRISTAN PÉLOQUIN, LA PRESSE

Réjean Pierre

Quelques semaines plus tard, en août 2025, Urgence Thémis diffusait un communiqué parmi des compagnies d’assurance, annonçant avoir « rompu tout lien d’affaires » avec Réjean Pierre et dénonçant ses agissements « totalement en désaccord » avec ses valeurs d’entreprise.

Urgence Thémis n’a pas voulu faire de commentaires.

M. Pierre se dit victime d’une tentative de salissage et de « vengeance » de la part de l’entreprise, à qui il reproche de lui devoir 45 000 $ en commissions non payées, plus des dividendes.

Il ajoute avoir une « conduite irréprochable ».

Il a démenti en bloc la plupart des allégations contenues dans ce reportage, y compris le fait qu’il a plaidé coupable, en mars 2015, à des accusations d’avoir proféré une menace de mort et une menace d’incendier la résidence d’un de ses anciens confrères, Dany Yon. « C’est des fausses déclarations que j’ai faites [devant le Tribunal] », dit-il. J’ai plaidé coupable pour faire court à la conversation, mais ce n’est pas parce que tout ce qui était allégué était vrai », prétend-il aujourd’hui. Il a également plaidé coupable à une accusation de méfait pour avoir mis le feu à un sac contenant des cartes de crédit et des factures, devant les locaux de l’entreprise d’après sinistre G.U.S., son ancien employeur, après un différend au sujet d’une commission de 100 000 $ qu’il disait impayée.

« Les erreurs de mon passé n’ont aucun lien ni aucune incidence sur la rigueur de mes activités professionnelles et actuelles », se défend Réjean Pierre.

« On a des contacts »

PHOTO TRISTAN PÉLOQUIN, LA PRESSE

Réjean Pierre discute avec un chef des opérations du Service de sécurité incendie de Montréal (SIM), près du périmètre de sécurité, lors d’un incendie survenu à Montréal, le 17 septembre.

L’imposant gaillard de 52 ans est ce qu’on appelle dans le milieu de l’après-sinistre un « coureur de feux ».

Leur travail consiste à se rendre le plus rapidement possible sur les lieux d’un incendie pour solliciter les sinistrés sur place et leur offrir des services de barricadage et de nettoyage au nom des entreprises qu’ils représentent, souvent avant même que le périmètre ait été levé par les pompiers.

Réjean Pierre vend aussi des travaux de reconstruction complets aux sinistrés, au nom des entreprises qu’il représente, pour lesquels il touche aussi des commissions.

À Montréal, M. Pierre est devenu une figure incontournable des incendies. « Il est là tout le temps. À Noël, le jour de l’An, pendant les vacances d’été, l’hiver, le jour, la nuit », résume un pompier qui a requis l’anonymat parce qu’il n’est pas autorisé à parler publiquement.

Cinq coureurs de feux concurrents et cinq entrepreneurs en construction ont affirmé à La Presse que Réjean Pierre allait bien au-delà des pratiques normales du métier pour pénétrer à l’intérieur des périmètres lors d’un incendie et solliciter les sinistrés.

PHOTO TRISTAN PÉLOQUIN, LA PRESSE

Réjean Pierre, à la table de commandement des pompiers du SIM, le 17 septembre

Pendant un feu, il peut aller à la table du chef pompier, au poste de commandement, une chose que personne d’autre dans le métier ne peut faire.

Joël Castonguay, barricadeur qui compte 20 ans d’expérience

Il garde jalousement ses techniques pour arriver avant ses concurrents sur les sites d’intervention, parfois avant même que les rubans de barrage des services d’urgence soient installés. « On a des contacts », s’est-il contenté d’expliquer dans le cadre d’une poursuite intentée contre lui et ses anciens partenaires d’affaires, en 2019.

Plusieurs de ses concurrents le soupçonnent d’être informé directement par des pompiers lorsqu’un brasier éclate.

PHOTO TRISTAN PÉLOQUIN, LA PRESSE

Bien que des enquêtrices du SPVM soient toujours à l’œuvre, Réjean Pierre se trouve à l’intérieur du périmètre de sécurité, sur les lieux d’un incendie mortel survenu à Montréal, le 13 juin.

« Le seul temps que je suis dans le périmètre [de sécurité de pompiers], c’est [lorsque] le dossier est à moi. Ça veut dire que l’assureur m’a donné le mandat clair de sécuriser les lieux », assure M. Pierre.

« Le Service de sécurité incendie de Montréal (SIM) ne favorise aucune compagnie d’après-sinistre sur les lieux d’une intervention. C’est à la compagnie d’assurance des sinistrés de déterminer quelle compagnie sera responsable de rendre le bâtiment sécuritaire après l’intervention », assure pour sa part l’organisation.

À l’intérieur de l’autobus des sinistrés

Réjean Pierre se pointe autour des périmètres de sécurité et aborde les sinistrés vêtu de son habit à bandes fluorescentes et de son dossard rouge portant la mention « barricadage » en lettres réfléchissantes sur le rabat dorsal, au même endroit où les pompiers inscrivent leur nom, a constaté La Presse sur le terrain. Le coureur de feux assure que cet habillement ne vise pas à ce que les sinistrés le confondent avec l’uniforme de combat des pompiers. « Je fais de l’urgence. Pourquoi je m’habillerais en jeans et en running shoes [alors que] je travaille avec des contaminants ? », demande-t-il. Il ajoute qu’il fait systématiquement signer une déclaration aux clients précisant que l’entreprise qu’il représente « n’est en aucun cas liée ou affiliée au Service d’incendie de Montréal ».

PHOTO TRISTAN PÉLOQUIN, LA PRESSE

L’autobus d’aide aux sinistrés du SIM, déployé lors d’un incendie à Montréal, le 13 juin

M. Pierre a même été vu à l’intérieur de l’autobus des sinistrés mis à la disposition des victimes d’incendie par le SIM. « Techniquement, il n’a pas d’affaire là », estime le porte-parole de la Croix-Rouge canadienne, Jean-Sébastien Parizeau, qui a lui-même travaillé comme bénévole dans ces autobus.

M. Pierre reconnaît être entré « une ou deux fois » dans l’autobus des sinistrés, mais assure qu’il le fait uniquement avec la permission du chauffeur, une fois qu’il a obtenu un mandat de la compagnie d’assurance pour procéder aux travaux d’urgence chez le sinistré, et qu’une demande urgente justifie qu’il entre dans l’autobus pour parler au client. Ce cas de figure est jugé conforme par le SIM, indique le cabinet de son directeur des communications dans un courriel transmis à La Presse.

Des mises en garde à l’égard de l’industrie des coureurs de feux

  • Réjean Pierre (casquette rouge) se trouve à l’intérieur du périmètre de sécurité alors que les pompiers combattent toujours un incendie, à Saint-Lambert, le 27 mars. Les pompiers affirment avoir appelé l’entreprise représentée par M. Pierre sur le site.

    PHOTO MARTIN TREMBLAY, LA PRESSE

    Réjean Pierre (casquette rouge) se trouve à l’intérieur du périmètre de sécurité alors que les pompiers combattent toujours un incendie, à Saint-Lambert, le 27 mars. Les pompiers affirment avoir appelé l’entreprise représentée par M. Pierre sur le site.

  • Sur le site de l’incendie toujours fumant, Réjean Pierre s’entretient avec un pompier du Service de sécurité incendie de l’agglomération de Longueuil.

    PHOTO MARTIN TREMBLAY, LA PRESSE

    Sur le site de l’incendie toujours fumant, Réjean Pierre s’entretient avec un pompier du Service de sécurité incendie de l’agglomération de Longueuil.

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Le SIM, au fait des pratiques de vente des coureurs de feux, incite les sinistrés à la plus grande prudence face aux représentants de diverses entreprises de nettoyage et de rénovation qui leur offrent leurs services dans les instants qui suivent le drame. « Attention ! N’entamez aucuns travaux avant d’avoir consulté votre agent d’assurance ou votre expert en sinistre », avertit le service de pompiers dans un document intitulé « Que faire après un incendie », distribué à tous les sinistrés.

Ces gars-là sont très, très, très voraces. Il y en a qui sont mal intentionnés et qui font signer des affaires très contraignantes.

Alain Lessard, chef de division du Service de sécurité incendie de l’agglomération de Longueuil

« Moi, j’évite de me mêler à ces goons-là », lance Michel Gagné, un expert en sinistre qui compte 38 ans de métier dans la région montréalaise et qui a été impliqué dans un projet de construction qui a mal tourné avec Réjean Pierre.

« Ils arrivent sur des feux, ils pilent sur les boyaux d’arrosage, disent aux sinistrés que c’est l’assurance qui paye pour barricader, [mais] en réalité, ce qui les intéresse, c’est d’obtenir le contrôle des contrats de rénovation ou de reconstruction », qui sont plus payants et pour lesquels ils se gardent une généreuse commission, soutient M. Gagné.

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